‹ Aux embuscades de la vieChapitre 8 sur 42 · AU PIED DE LA CROIX · texte numérisé non relu

AU PIED DE LA CROIX

Ensevelie dans le silence, la ville dormait sous a lune amie. Au soleil déclinant, l'ombre avait chassé lumière, les activités s'étaient ralenties, puis arrêtées dans une mort provisoire, et sur les pierres en rumeur s'était faite une paix de tombeau. Au chevet des hommes, le divin sommeil, par l'oubli, gardait la vie du mal, et, parle rêve, la berçait d'espérance. Des fenêtres cependant veillaient pour l'amour, la souffrance — le labeur. La rue muette, tachée de lumières bleuâtres, sortait par endroits de la nuit pour s'y replonger tout à coup. Un carrefour, oii venaient aboutir trois grandes voies, bruissait de l'eau des fontaines autour d'un grand pylône surmonté d'un crucifix saignant.

La rue du peuple, «^ la rue de tous >;, comme on disait aussi, se reconnaissait à l'absence des usuelles précautions d'édilité. Une étroite coulée de cailloux agressifs, parmi lesquels l'égout promenait des senteurs, serpentait dans la moisissure des hautes murailles pour amener de leurs repaires, jusqu'au pied de l'image divine, le triste et long cortège de ceux qui ne sont pas élus. La voie bourgeoise, « la voie moyenne », disaient d'autres, offrait plus de confort à ses passants. Large, aérée.

DANS L\ KOI 69

drainée suivant los prescriptions de riiygiène dernier modèle, pavée d'un bois dont les exhalaisons apaisent la migraine et guérissent la fièvre, bordée de magasins somptueux où tous les plaisirs de la vie sont en vente, elle invitait à la paresse des promen;ides nonchalantes qui toujours cependant aboutissaient au pied de la croix. Pour plus de sCireté, une plaie-forme roulante y conduisait les gens sans même qu'il leur fut besoin de se mouvoir. Pour la voie des Élus, « ta voie du pelil nombre », disait-on encore, elle s'étalait triomphalement, dans une splendeur inouïe, parmi les monuments de l'art, les statues, les arbres merveilleux, les bosquets fleuris, les gazons parfumés, les oiseaux chanteurs, tout ce que le luxe le plus raffiné peut disposer pour les félicités de l'être. A certaines heures même des marchandes de délices, ingénieusement parées, circulaient, suivant un ordre' prescrit, débitant le ciel sur la terre à qui pouvait en payer le prix. Ceux-là aussi, en de plaisants carrosses à six chevaux harnachés d'or, se rendait^nt au commun carrefour d'humanité, oîi, dans la patience de son supplice, les attendait le Dieu. Immobile, du haut de son gibet, il regardait ces choses en ineffable tristesse, comme se disant : « Est-ce là ce que j'ai voulu? •>

Et voilà qu'aux trois avenues, conservant leur caractère, jusque dans le sommeil des choses, on distingue de-; mouvements d'ombres. Bientôt les formes se précisent. Tour à tour une créature humaine surgit de chaque issue à la lumière tremblotante du grand carrefour. L'homme de la voie /lopulaiie, rasant sa muraille, s'en vient craintif, à pas hésitants, poussé toutefois, semble-t-il, par une puissance supérieure. Etranger à toute crainte, l'homme de la voie mm/enne s'avance, le regard tranquille, es'^uré. sachant qu'on veille pour lui.

Iticessà palwt H>>nio. Celui de la voie du petit nombre foule dédaigneusemeut le sol en maître, et semble attester les étoiles qu'il est la raison suprême de l'univers. Ils vont, chacun de son pas difierent, vers un but que la destinée veut le même. Et, en eilet, au pied du pylône sacré, dont la puissante base les avaitjusque-là cachés l'un de l'autre, ils se trouvent subitement affrontés sous le regard de celui-ci que leurs anciens clouèrent au poteau d'infamie.

Trois cris simultanément se sont croisés dans l'air :

— Ephraïm !

— Samuel!

— Mardochée!

— Qu'est-ce que tu fais ici, à celte heure?

— Et toi?

— Et toi?

Un silence, chacun cherchant sa réponse.

— Trois Juifs au pied de la croix ! dit Ephraïm de !a voie populaire.

— Trois Juifs renégats, répondit à voix basse Mardochée de la tribu du petit nombre. Car nous sommes chrétiens.

— Ne parle pas ainsi, frère, objecta doucement Samuel du parti des Moijens. L'apostasie est de ceux qui se rangent aux croyances du moindre nombre. Les autres sont des convertis.

— Tu parles bien, Samuel, lit Ephraïm, tu es un sage. Pourquoi prendrais-je la peine de te mentir? Je suis venu là, tout seul, dans la nuit, parce que, ayant changé de Seigneur, j'ai besoin^d'obtenir des choses en récompense, et que lout Dieu qu'il est devenu, Jésus, fils de Joseph, ne saurait m'entendre quand la foule de ses courtisans l'assiège de clameurs. Je viens donc quelquefois lui parler d'homme à Dieu. Et qui peut savoir?

DANS LA FOI 'i\

Si je m'aide suffisamment, il se trouvera peut-être que ma parole soit entendue.

— Je ne nierai point, dit Samuel, que c'est le même objet qui m'attire.

— El mon cas n'est point diflerent, répliqua d'un trait Mardochée.

— Tu crois donc, toi? queslionna curieusement Ephraïm, comme s'il n'osait se placer lui-même face à face avec celte interrogation.

— 11 faut bien que je croie, puisque je suis... converti. Telle fut la commune réponse.

— Voilà qui est parler, observa Ephraïm après considération. Croire, c'est faire acte d'adoration. Aux yeux des hommes, comme du Dieu lui-mèmi^, les actes du culte vous classent croyant, et la société d'abord, le ciel plus tard, vous en témoignent leur satisfaction par des faveurs.

— Pour les hommes, il n'est pas malaisé de se mettre en règle avec eux, prononça Mardochée. Ou entre dans le Temple aux heures qu'il faut, et l'on accomplit scrupuleusement les rites avec les manifeslaiions voulues de zèle. Pour le Dieu, il n'en doit pas être moins content, je suppose.

— • Certes, dit Ephraïm, mais c'eslJésiis, fils de Joseph, un Dieu juif tout de même, envoyé p r Jahveh, comme son succès le prouve. 11 doit être jaloux. Il faut savoir le prendre. Et dans des conversations seul à seul...

— C'est cela ! c'est cela ! s'exclamèrent les deux autres ,

— Frère, dit Samuel, qu'est-ce donc qui a décidé de la... conversion?

— Rien que de très naturel, répondit Ephraïm. La grande, l'unique raison qui meut les hommes : l'intérêt. L'intérêt dont il est de mole, parmi L-s chrétiens, de médire en paroles tout en s'appliquant strictement à en

suivre li'S voies. Quand je vis que les fils de Jahveh, à (jui le monde fut pr(jaus, n'élaient point en possession du monde, en dépit de la parole sainte, certains doutes me vinrent que la réilexion auj^çmenla. S'il ne tient pas ses promesses, pensai-je, comment Jahveh aurait-il droil à la fidélité de ceux qu'il laisse sans récompense? Donnant, donnant. Quand je ne reçois rien, la Divinilé même ne peut rien réclamer de moi. D'autre part, j'observais que les sectateurs de Jésus conquéraient toule la lerre, s'emparaient des trésors dont ils gardaient soigneusement pour eux seuls la jouissance, toujours anxieux de se dire indifférents aux biens terrestres, toujours préoccupés de s'enrichir démesurément. Leur triomphe me parut un signe. Et quand, après nous avoir brûlés, torturés, persécutés de mille façons au temps de la barbarie, je les vis inaugurer le régime de justice et de liberté par un renouveau de persécution, je compris que l'heure était venue. Cependant, je ne me décidais pas. Un sot respect humain me retenait, j'ai honte de le dire. Mais lorsque le patron de la maison de commerce où je suis employé, rendant justice à mes apti- '■ ludes, me dit :

— Quel dommage que vous soyez Juif, Ephraïm! Je vous céderais bien volontiers mes afTaires. Mais toute la clientèle vous planterait là.

— Qu'à cela ne tienne, répondis-je. Je suis chrétien. -

— Chrétien?

— Oui.

— Le lendemain, je l'étais. Six mois plus, tard, j'épousais sa fille. Ma signature est bonne à la banque, à l'église. Je suis président du Comité antisémite de mon quartier, dont le secrétaire est le fameux Arlhur, dit le youpin bénit du boulevard.

— C'est aller un peu loin, remarqua Samuel.

— Voyons. Les Juifs qui (.lemeurent Juifs ne sont pas excusables, répliqua Ephraïni, irrité contre les siens. 'Jue leur domanJe-t-on ? Un peu d'eau salée sur la 'l'iel Quelle affaire! S'agit-il de renier Jahveli? Jamais, puisque c'est notre Dieu que, par noire Saint Livre, nous avons imposé aux barbares des Gaules. Dans tn' s !rurs temples, c'est Jahveh qu'ils adorent. El nous refu-

rions d'y entrer? Sur les autels, dans les nichns, 'luelles inîages, je vous prie? Des Juifs, rien que des .luifs. Pierre, qui fut le premier pape — rien que cela — l'aul, Joseph, Simon, Thomas, tous les apôtres. Jusquà la Juive Marie et à sa mère Anne, qui sont adorées rituellement et obtiennent des grâces de leur fils el pelit-fils Jésus, lequel proclama qu'il était venu pour ncomplir la Loi de Moïse. Or, il n'y a pas, il ne peui [MS y avoir pour chacun d'autre Loi que de l'emporler sur les autres, et la victoire du Christ est très visib'ement la victoire de Jahveh lui-même. Le christianisnie est. la plus belle floraison d'Israël. C'est la secte juive !a jilus florissante, où rien ne se trouve changé que tîr^ mots. Pour un mot, faut-il renoncera ce qui embelli I !a vie de ce monde? Les Juifs le comprendront, et s'ils l.;r (lent encore, les antisémites le leur feront comprend ;•. Les deux aulres se taisaient, admirant

— Je suppose, frère, dit enfin Samuel à Mardoclu ••, i[ue tu pourrais nous dire la même histoire.

— Non pas, répondit Mardocliée neltciuenl. Mon c;;s l'st tout autre. J'avais la fortune, moi, en venant au inonde. Mes ancêtres, plutôt pouilleux, je l'avoue, en rognant des pièces cbréliennes, avaient amassé i!' s lingots juifs que j'ai trouvés dans leur héritage et que j'ai su accroître notablement par des procédés analogues. L'idée ne pouvait donc me venir d'une... conversiim pour gagner des richesses. (Et ce trait fut accompngaé

d'un regard oblique du côté d'Ephraïm, qui ne broncha 1 pas.) Je jouissais en paix de ce que peut donner Tor, qui | donne à peu près toutes choses, ainsi que vous savez. ^ Les souverains m'aimaient. Je les traitais dans mes i demeures. Ils poussaient même l'amitié jusqu'à m'em- ] prunter de l'argent qu'ils oubliaient de me rendre. < J'avais pour moi, par surcroît, toutes les aristocraties { qui viennent au tintement d'écus comme le serpent à j la flûte du charmeur. Les bons curés mendiaient des morceaux de cathédrales dans mon anticiiambre.

— Alors, dit Samuel, je ne vois pas ce que tu pouvais désirer.

— Je ne désirais rien. Tu l'as dit, frère. Le comte Mardochée de Bruxelles était l'égal des souverains de la terre. Je ne pouvais suffire à refuser des princes pour mes filles,

— Eh bien?

— Eh bien, il arriva que Jahveh, ou le Christ, ou tous les deux, soufflèrent sur cette félicité trop belle.

— Tu es ruiné?

— Oh ! non... au contraire. Seulement, le vent chan- .'gea. Pour détourner les foules d'un démagogue qui vdisait : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » les jésuites

s'avisèrent d'opposer à ce cri une autre clameur : « Le sémitîsme, voilà l'ennemi! ». Et comme les jésuites avai-ent derrière eux toute l'Eglise, et que le démagogue ne disposait que de la foule mobile qui est la plume au vent, l'antisémitisme prospéra. Et puis, il a surgi, je ne sais d'où, de prétendus « intellectuels » pour nous défendre au nom de leurs « idées ». Quelle sottise! On n'a pas pu leur imposer silence. Et comme ils nous ont défendus, on nous a attaf|ués en conséquence. Tandis que si nous avions, suivant nos traditions, tendu Téchine aux coups, nos ennemis eux-

DANS LA rul lo

incmes se seraient arrêtés de fatigue. Aujourd'liui, le mal est fait. Nous sommes honnis. Plus de curés sur mes banquettes. Mes nobles amis laissant dans mon [lorlefeuille leurs billets impayés désertaient mes salons. Je chassais tout seul avec deux cents gardes pour la battue. La w société » m'abandonnait. Je n'avais plus de « considération ». Or, je vous le déclare, pour qui a connu ce bien suprême, il n'est pas de pire supplice que de voir l'amitié des grands s'en aller en fumée. Aussi, sans balancer, pour rentrer en possession de l'estime publique, je me fis clirétien, résolument. Cela n'est rien, comme Ephraïm l'a très bien prouvé. Mes amis chrétiens me sont revenus sébile en main, comme autrefois. Ma générosité ne leur paraît plus ennemie. Aujourd'hui, comme avant,je bâtis des églises. Il n'y a donc rien de bien nouveau. Quand j'aurai un emploi honoraire au Vatican, il ne me restera plus que peu de choses à désirer. J'ai ce qu'il faut pour gagner la partie. Toutefois, comme il est sage de ne rien négliger, j'ai pensé que l'intervention du Maître... Il montrait le crucifié. Mais Samuel ne lui donna pas le temps d'achever.

— Mes frères, je vous plains, s'écria-t-il . La conversion en elle-même ne signifie rien, j'en tombe d'accord. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a des traditions respectables et qu'on n'y doit pas renoncer sans des raisons sérieuses. Toi, Ephraïm, un vil intérêt d'argent t'aguidé. Toi, Manlochée, l'approbation publique du plus grand nombre. Ainsi l'on voit que rien ne satisfait l'homme ici-bas. Tous deux, l'un pour des avantages matériels, l'autre pour la chimère d'emprisonner le vent au passage, vous avez sacrifié l'idéal qui seul fortifie la créature.

— Mais toi, dirent les autres, pourquoi t'es-lu donc converti ?

— Parce que c'élait mon opinion. Je venais ici-même druiander la pleine lumière à...

— Quoi? Que dis-lu? Répèle un peu.

— J'ai changé de religion simplement parce que j'ai cil mgé d'idée.

.\ ce mot, Ephraïni et Mardochée ne purent pas plus longtemps se contenir. Arc-boutés au soubassement de pierre, ils éclatèrent d'un rire si formidable, si fou, à cette affirmation de démence, que les prochaines vitres tremblèrent au carrefour. Ils s'exclamaient en cris gutturaux, ils jetaient dans l'air épouvanté des grognements de joie rauque, devant ce cas d'une monstruosité inconnue. C'étaient des Oh! et des Ah! et des Hou! Houl et des Ili-Hi, coupés d'accès de toux par Tétranglemcnt du rire. I^t puis l'amusement tout à coup, la réflexion survenant, fit place à la fureur.

— Ah! canaille! tu te moques de nous. Ou tu nous c:ois peut-être assez sots pour avaler la bourde. Chien ! r.'prouvé! maudit! mauvais Juif! Raca! Raca! Tiens, tÎLMis, voilà pour ta <( croyance », pour ton idée.

Et les coups commencèrent de pleuvoir.

— Qu'y a-t-il? s'écria le veilleur survenant au bruit. Allons! là-bas. Cessez de vous gourmer où j'emmène tout le monde au poste. Circulez. Circulez.

En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, les trois hommes étaient rentrés dans le silence. On se sépara lestement sans bonsoir, et chacun, d'un pied agile, regagna ses couvertures.

Le quatrième d'Israël, Jésus fils de Joseph, demeura seul sous les étoiles. Il y est toujours. Sans lui manquer de respect, je lui reproche grandement de n'avoir pas su placer son mot dans cette affaire.

Page 1