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CHAPITRE VII

La paroisse bien organisée donne l'instruction religieuse à tous. Elle répand la divine semence à l'école, au catéchisme, dans les œuvres de persévérance, dans l'intérieur du temple. Là, à l'église, la parole de Dieu, la prédication est abondante, variée dans ses formes, incessante dans sa diffusion. Cependant, au milieu du peuple chrétien, j'aperçois une catégorie qui a un besoin très particulier de renseignement religieux et à qui la prédication commune ne suffit pas : ce sont les hommes. La paroisse moderne doit leur offrir un régime à part, une parole faite exprès pour eux.

I. A l'heure actuelle, nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens. C'est là qu'est chez nous la grande faiblesse de nos paroisses et de notre société française.

Nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens... et alors dans la vie paroissiale que de lacunes ! Nos sacrements sont offerts et nécessaires à tous,

et quand le jeune homme ou la jeune fille s'agenouillent à la table sainte, ils sont tentés de se dire : Oh est mon père? oii sont mes chefs? — Nos œuvres paroissiales de piété, de charité, d'apostolat sollicitent le concours de tous, et elles se recrutent généralement dans la portion féminine du troupeau. — La paroisse est comme une famille. Que de paroisses en France qui semblent des veuves! qui sont décapitées! et qui, par suite, n'ont qu'une vie languissante et mourante !

Nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens... et alors dans la vie sociale que de périls! Il n'y a que la religion qui puisse mettre la paix entre les riches et les pauvres, entre les grands et les petits, parce que la religion seule est capable de mettre en haut la modération, la justice et la charité, en bas la tempérance, la probité et la résignation. Nous n'avons pas assez de christianisme en haut, nous n'en avons .pas assez en bas. Et, l'égoïsme sévissant partout, la lutte des classes met la société dans un péril permanent. De même la société se compose du pouvoir et des sujets. D'un côté le pouvoir qui d'une main s'appuie sur la loi et de l'autre sur la force, et en face du pouvoir un peuple las d'obéir et impatient du joug. Comment faire pour que ces deux lions ne se dévorent pas? 11 n'y a que la religion pour mettre au cœur des

chefs l'humilité, la modération, le dévouement, et au cœur du peuple l'obéissance et le respect. Hélas! il n'y a pas assez de religion dans le pouvoir, il n'y en a pas assez dans les sujets, et à chaque instant l'unité sociale est en danger. — Et, chose plus grave, dans nos sociétés modernes, les hommes, en même temps qu'ils sont sujets, sont souverains ; ils font les législateurs, ils font les lois. Si donc les hommes ne sont pas chrétiens, les législateurs ne le seront pas non plus, et si les législateurs ne sont pas chrétiens, les lois ne le seront pas davantage. Et si les lois ne sont pas imprégnées d'esprit chrétien, elles seront insuffisantes, comme une paille légère que le vent chasse devant lui... ou mauvaises, comme un breuvage qui, au lieu de rafraîchir le corps social, achèvera de le flétrir et de l'empoisonner. — En somme, un peuple vaut ce que valent les hommes qui le composent, parce que d'eux émanent les grandes influences, les exemples puissants et les directions souveraines... et à l'heure qu'il est nous sommes un peuple malade parce que nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens.

II Le fait est suffisamment constaté. Beaucoup d'hommes ne sont pas chrétiens. Pourquoi? Parce qu'ils ne savent pas. Si l'ignorance n'est pas le

motif unique de l'abstention religieuse des hommes, elle en est au moins un des motifs principaux. La Harpe converti disait aux incrédules de son temps : <( Messieurs, examinez comme moi, et comme moi vous croirez. » Hélas ! beaucoup d'hommes n'ont jamais examiné, beaucoup d'hommes, même cultivés, ne connaissent pas le christianisme. Ils possèdent la science profane et ils sont dénués de la science religieuse ; riches de l'accessoire, ils sont privés du principal. — Et si beaucoup parmi les plus cultivés en sont là, où en sont les autres? Les notions les plus élémentaires du christianisme leur sont inconnues. Hs se font de nos dogmes fondamentaux les idées les plus bizarres. Ils seraient très embarrassés, si on leur demandait une réponse précise aux questions les plus simples du catéchisme. Ce n'est pas étonnant. Ils n'ont pas eu le bonheur de recevoir dans leur enfance un solide enseignement religieux; et ceux mêmes qui ont été le mieux instruits n'ont gardé de ces leçons reçues en bas âge qu'un vague et imparfait souvenir. Et puis les affaires et les plaisirs sont venus... au milieu des soucis, des intérêts, des entraînements divers, ils n'ont pas eu le temps, ou ils n'ont pas eu la pensée, le désir, la volonté d'examiner d'un peu près la religion. Et enfin les controverses religieuses qui

alimentent la polémique des journaux et des brochures ne sont-elles pas de nature à troubler les esprits, bien plus qu'à les éclairer? La mauvaise presse est de beaucoup la plus répandue et la plus puissante, et elle met tous les jours en circulation des idées fausses et inexactes qui obscurcissent et déforment la vérité religieuse. Nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens. Il ne saurait en être autrement. L'instruction religieuse de la plupart des hommes est généralement insuffisante.

ITL Que faire? allons-nous dire aux hommes : Venez à la grand'messe et suivez les prônes de la paroisse? Quelques-uns viendront; oui, ceux qui sont déjà chrétiens se contenteront volontiers de nos grands offices et de la prédication commune Ils trouveront facilement une place à l'église. La grand'messe ne leur semblera pas trop longue. Le prône du curé ou du vicaire répondra parfaitement à leurs besoins spirituels. Mais les autres, c'està-dire les quatre cinquièmes des hommes, se soumettront-ils à ce régime? Certainement non. Si nous voulons qu'ils viennent assidûment dans nos églises, nous devons d'abord leur en rendre l'accès facile, leur assurer une place honorable, et autant que possible gratuite. Et puis nos offices paroissiaux sont généralement trop longs pour leur atten

tion déshabituée des choses religieuses. Voyezles assister à une messe d'enterrement. Ils ne savent qu'y faire; ils ne savent plus prier, ni même s'agenouiller. Une messe qui dure une heure et demie est au-dessus de leur capacité religieuse. Il importe donc de leur offrir un office spécial, assez court et intéressant, dans lequel ils se sentiront groupés, juxtaposés, aguerris par conséquent contre le respect humain. . . un office avec des chants populaires exécutés par les assistants eux-mêmes. Nulle musique n'égale en majesté la voix puissante et unanime des hommes qui chantent le Credo ou le Magnificat. Et enfin la grande majorité des hommes, pour venir à l'église, veulent y trouver, avec une place assurée et un office qui les intéresse, une prédication adaptée à leurs besoins, à leur état d'âme. Où en sont les hommes à peu près tous? Ils sont très faibles dans la foi, sinon tout à fait ignorants des choses et des vérités religieuses; il faut les instruire. A cause du milieu dans lequel ils vivent, ils sont plus ou moins matérialisés et jugent toutes choses au point de vue temporel et humain; il faut leur montrer le côté consolateur, bienfaisant, j'allais dire utilitaire de la religion ; il faut leur montrer que la Religion, qui semble n'avoir d'autre but que notre félicité éternelle, fait encore notre

bonheur dans la vie présente; il faut leur exposer simplement, clairement tout le christianisme, tel qu'il est en lui-môme, dans sa splcndide histoire et dans ses bienfaits sociaux. Avec une telle prédication faite pour ainsi dire sur mesure, on est sûr d'intéresser et d'instruire, de dissiper les préjugés et les ignorances, et de déposer dans les âmes viriles des idées saines et des attraits vers la pratique religieuse.

IV. Il est une période de l'année oii l'évangélisation des hommes est particulièrement facile : c'est le Carême. Si la Bretagne et la Vendée sont restées les provinces de France les plus religieuses, elles le doivent surtout aux grandes missions qui, en Avent ou en Carême, viennent périodiquement remuer et renouveler toutes les paroisses. La parole du clergé paroissial s'émousse et s'énerve à la longue. « Le temps tout seul la blesserait à mort, dit Lacordaire, en lui enlevant le charme de la nouveauté. » A force de voir les mêmes choses et d'entendre la même voix, l'âme du peuple, comme un timbre de plomb, reçoit sans s'émouvoir le choc de nos cérémonies et la percussion de nos discours. En Carême, des prêtres étrangers à la paroisse, prêtres séculiers ou religieux, se présentent devant nos populations et

leur apportent les vérités anciennes revêtues d'une forme nouvelle. Ils offrent aux hommes des conférences qui leur sont spécialement destinées, et cet enseignement est appelé à faire un vrai bien.

V. Cependant le Carême n'est qu'une petite période de l'année, et les prédications de Carême, qui préparent à la Communion pascale, sont surtout exhortatives. Il faut aux hommes un rée^ime permanent et ininterrompu d'instruction religieuse. Nous avons la conviction qu'une messe des hommes avec conférence chaque dimanche est nécessaire et possible, au moins dans les paroisses un peu importantes. Les hommes n'ont pas le temps de lire les gros livres, les apologistes, les Pères, la sainte Bible; d'un autre côté, la grand'messe paroissiale est inaccessible au plus grand nombre, et ils nous disent, quand ils sont sincères et qu'ils ont quelque souci de leur âme et de la vérité : « Les affaires nous absorbent, ayez compassion de notre vie telle qu'elle est faite ; ne nous demandez pas l'impossible; donnez-nous un moyen facile de connaître la religion. » La messe des hommes répond à ce cri et à ce besoin. Elle groupe les hommes et elle les instruit.

Curés des grandes paroisses, croyez-en notre expérience et voyez si vous ne pouvez pas, si vous

L'INSTRUCTION RELiniEUSE A L'ÉGLISE

ne devez pas fonder une messe d'hommes. Par là vous donnerez à vos paroissiens un magnifique exemple de foi et de vie religieuse, et en contemplant au pied de votre autel et de votre chaire ces physionomies viriles que la prédication ne trouve jamais indifférentes et insensibles, vous serez émerveillés du succès que Dieu donnera à votre zèle et des ressources inespérées que recèle l'âme de votre peuple!

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