CHAPITRE VIII
riNSTRUCTION RELIGIEUSE POUR LES HOMMES EN DEHORS DE L'ÉGLISE
La paroisse bien organisée met l'instruction religieuse à la portée de Tenfance, delà jeunesse, de tous les fidèles, spécialement des hommes. Mais, cette source étant ouverte dans l'intérieur du temple, tous les hommes viendront-ils s'y désaltérer? Nous ne le savons que trop, tous ne viendront pas. Il s'agit maintenant de voir si la paroisse peut accepter cette abstention religieuse de beaucoup d'hommes, et si elle ne doit pas au contraire instituer de nouvelles méthodes pour la faire cesser ou, du moins, pour en atténuer les tristes effets.
I. Beaucoup d'hommes ne peuvent pas venir à VÈglise pour s'instruire de la religion. Ils n'ont pas de dimanche. C'est un immense malheur pour la société, pour la famille, pour l'individu. L'homme a besoin du dimanche pour son corps, et il en a besoin pour son âme; sans dimanche, point de dignité morale, point de vie chrétienne et, sur^
tout, point d'instruction religieuse. Les quatre cinquièmes des hommes ont regu à l'école primaire quelques connaissancespurement humaines : ils savent lire, écrire, calculer et même chanter juste; ils savent un peu d'histoire, de géographie et de chimie. Gela ne suffit pas. En vain multipliera-t-on les écoles, en vain fera-t-on ruisseler l'instruction dans les rues; la barbarie ne fera qu'empirer en devenant savante, si la science religieuse ne vient pas corriger et compléter la science profane. On n'a rien vu dans l'histoire, rien dans la géographie, rien dans le cœur humain, rien dans la statistique quand on n'a pas vu cela: à l'école, à l'atelier, dans les rues, dans le journal, le peuple n'entend que la parole de l'homme. Il a besoin de la parole de Dieu... où latrouverat-il? Les quatre cinquièmes des hommes n'ont reçu dans leur enfance que des notions religieuses bien incomplètes, qui se sont encore détériorées avec le temps. Pour connaître la religion, ils n'iront pas s'adresser à des livres qu'ils n'ont ni le temps, ni le goût de lire et d'étudier. C'est le dimanche à l'église, au pied de la chaire, qu'ils s'instruiront. C'est le dimanche que le christianisme tout entier repassera devant leurs yeux par les cérémonies du culte, et entrera dans leurs oreilles et dans leur cœur parla prédication. Sans dimanche, point
d'instruction religieuse. Hélas! il y a des centaines et des milliers d'hommes qui n'ont pas de dimanche, et qui, par conséquent, sont placés dans l'impossibilité de connaître et d'étudier la religion.
IL Et puis, à côté de ceux qui ne peuvent pas venir à l'église le dimanche, il y a la foule très compacte de ceux qui n'y veulent pas venir.
Il y a les irréconciliables qui, soit par passion, soit par esprit de parti, soit par ignorance et mauvaise éducation, ont la haine de la religion, qui réclament pour eux la liberté du blasphème et volontiers refuseraient aux autres la liberté d'adorer et de prier, qui ne viennent pas à l'église et volontiers empêcheraient les autres d'y venir.
Il y a les aveugles qui ne voient pas la nécessité des assemblées religieuses, ni même la nécessité de l'instruction religieuse, ni même la nécessité de l'idée religieuse.
Il y a les insouciants qui, au milieu de notre monde inquiet, agité, malade, restent le cœur tranquille, l'œil terne, les bras croisés. Ils dorment ou, s'ils s'éveillent, ils se contentent de regarder la foule qui va à l'église, et ils s'abstiennent d'y aller avec elle.
Il y a les timides. Ils sont innombrables aujourd'hui. Ils ont peur de César; ils ont peur de
l'opinion. Volontiers ils adoreraient le Christ, si on pouvait le fréquenter pendant la nuit, à l'abri des inquisitions malveillantes, à l'abri des dénonciations compromettantes, à l'abri des persécutions violentes. Mais en plein jour, est-ce possible? ils vont encourir la disgrâce des puissants; ils vont subir les exclusions injustes, les récriminations venues d'en haut et d'en bas, les mesures vexatoires qui les atteindront jusque dans leurs enfants. C'est trop pour eux, et il faut avouer que souvent ils méritent moins la sévérité que la compassion. Ils baissent pavillon, ils se taisent, ils se cachent, ils déguisent leurs convictions secrètes sons l'hypocrisie de l'indifférence, ils mettent leur drapeau dans leur poche. 0 liberté, quand donc cesseras-tu d'être un vain mot?... Et puis d'autres qui ne dépendent pas de César sont esclaves de l'opinion. Ils suppriment leurs pratiques religieuses pour n'avoir pas un sourire à braver, ils viendraient à l'église si les temps étaient meilleurs. Ils verront le prêtre avant de mourir; mais pendant la vie ils s'en passent. Les choses de la religion ont toutes leurs sympathies secrètes; mais ils n'osent pas manifester ces sympathies. Ils se tiennent donc à distance de nos églises, et ils restent étrangers à la parole de Dieu, déshérités de toute instruction religieuse.
III. En présence de tant d'hommes qui ne peuvent pas ou qui ne veulent pas venir à Féglise, que faire? Allons-nous leur jeter des anatlièmes? Nous n'en avons pas le droit. Ceux qui n'ont pas la liberté de leur dimanche méritent notre compassion la plus attendrie, et, parmi les autres, beaucoup sont de bonne foi dans l'erreur, beaucoup sont plutôt faibles que méchants ; il faut les plaindre et non les maudire. Nous pourrions peut-être nous contenter de gémir sur le triste sort de tant d'hommes qui n'ont pas la possibilité ou qui n'ont pas le courage de venir dans nos églises? Ce serait vraiment trop peu. A quoi bon nous lamenter sur le malheur des temps? « Le malheur des temps ! a écrit Georges Goyau. Depuis qu'il y a une Eglise, les orateurs poussent ce cri, les publicistes le commentent, les fidèles le répercutent. Malheur des temps, lorsque l'Empire romain voulait supprimer l'Eglise, lorsque les Césars de Byzance et ceux de Germanie la voulaient asservir, lorsqu'elle était déchirée par le grand schisme, disloquée par la Réforme... » Jusqu'à la consommation des siècles les temps seront malheureux et l'Eglise devra lutter, et il est difficile de décider si sa vie est plus dure aujourd'hui que dans les siècles passés. Les gémissements
sont stériles. Les malédictions sont funestes. Le devoir du clergé et des catholiques n'est pas de dire que les temps sont détestables et qu'il n'y a rien à faire, mais bien de se mettre à l'œuvre sans retard, sans découragement, et de repêcher le siècle qui se noie dans l'ignorance et dans l'indifférence religieuse. Ce n'est pas en se retirant dans ses quartiers d'hiver qu'une armée gagne des batailles. L'action seule, l'action apostolique est toujours féconde et bénie de Dieu. Puisque la communication a été rompue entre l'Eglise enseignante et beaucoup d'hommes qui ne viennent plus dans ses temples, un travail spécial et une nouvelle méthode sont nécessaires pour atteindre ces hommes, qui restent des baptisés, bien qu'ils ne vivent plus de leur baptême. Puisqu'ils ne viennent pas à nous, force nous est d'aller à eux. Après avoir prié pendant dix jours au Cénacle, les Apôtres en sont sortis, ils se sont précipités sur l'Empire romain, haranguant les sages d'Athènes sur la colline de Mars, les patriciens et les sénateurs de Rome jusque dans le palais des Empereurs, les esclaves dans leurs cabanes, et l'Empire romain a été christianisé. Or le siècle présent n'est pas pire que le siècle de Néron. Que ferons-nous donc pour reprendre contact avec notre siècle paganisé? Gomme les Apôtres
nous irons vers notre peuple. Le temps ou la volonté lui manque pour venir dans nos temples, nous lui ouvrirons, en dehors de nos temples, des salles paroissiales, qui seront le vestibule et le complément de l'église,... et là nous lui adresserons une parole amie, une parole fraternelle qui trouvera presque toujours un écho dans son cœur,... là nous lui ferons donner des conférences qui mettront à sa portée la vérité religieuse mêlée à la vérité scientifique, à la vérité historique, à la vérité sociale,... là nous lui présenterons des conférenciers, prêtres ou laïques, qui auront le don de l'intéresser, de l'émouvoir, de l'éclairer, de lui faire quelque bien. Les hommes les plus déshabitués des choses religieuses écoutent avec plaisir un orateur convaincu. « Le bienheureux Fourier, dit le P. Lacordaire, ne se fiait pas à sa seule parole du soind'évangéliser son peuple; il eût craint de donner trop peu à ce besoin sans cesse renaissant d'être éclairé et attendri, et, avec une modestie digne d'un si grand cœur, il appelait souvent à son secours des voix qu'il estimait plus puissantes que la sienne. 11 savait que, si l'homme sans lettres n'est pas capable de discerner dans les œuvres d'art le point où gît la beauté, il la sent d'une manière générale, et que surtout il a reçu de Dieu le don
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d'être ému par un verbe éloquent. Au pied de l'Agora d'Athènes, comme au pied de la tribune de Rome, le peuple écoutait la voix de ses orateurs, et ses applaudissements avec son silence témoignaient du goût qui rattache toute âme humaine au plus simple comme au plus profond des arts. » Et Lacordaire ajoute : « Combien davantage, en des vérités qui le touchent de si près, le peuple doit-il être sensible à une parole qu'inspire la foi et qu'anime la charité? » On ne saurait mieux dire, on ne saurait dire plus vrai.
IV. L'instruction religieuse donnée aux hommes dans nos églises ne suffit pas aux besoins de nos contemporains. 11 faut les instruire en dehors du temple dans les salles paroissiales ou autres. Ce n'est pas encore assez. 11 faut les réunir dans les cercles d études par petits groupes de dix, quinze ou vingt, et là il faut leur offrir l'occasion d'étudier la religion et les mettre en état de la défendre. Dans ce siècle de discussion et de négation à outrance, presque tous nos hommes sont plus ou moins ébranlés, inquiets, hésitants ; jusque dans la foi des chrétiens, il y a des oscillations, des incertitudes, des obscurcissements ; jusque dans les âmes en apparence les plus préservées il y a des tentations de doute et des vei-
léités d'incrédulité. Nous pouvons déplorer ce phénomène, nous ne pouvons pas le nier, et nous avons le devoir d'en chercher le remède. Que faire? Allons-nous essayer d'enseigacr la philosophie et la théologie à tous nos catholiques? La tentative serait exagérée et impossible. Ne nous égarons pas dans la chimère, et ne demandons à riiumauité que ce qu'elle peut donner. Tâchons seulement de la masse de nos chrétiens de dégager une élite, de former et d'instruire fortement cette élite ; créons dans nos cercles d'étude quelques individualités fortes, très éclairées, sérieusement armées, capables de défendre leur foi et de pourfendre l'objection. Ce sont les minorités convaincues qui entraînent les hésitants et qui gagnent les batailles. Pour aujourd'hui nous nous contentons d'ébaucher ce grave sujet qui comporte et qui exige de longs développements. Nous y reviendrons, et nous aurons là-dessus beaucoup de choses à dire à nos prêtres et à nos fidèles.