Jean Babin, l'Apostolat principal au xx" siècle^ p
II. Il faut les répandre à profusion. Au torrent de la presse incrédule et licencieuse, il faut opposer la presse franchement morale et chrétienne. Si saint Paul revenait sur la terre, avant de se faire journaliste, il se ferait probahlement propagateur de bons journaux. Et d'abord, pour propager les bons journaux, il est nécessaire de s'y abonner. Ce sont les abonnements qui font vivre un journal. La vente au numéro est plutôt une perte qu'un gain, à cause des avantages considérables qu'il faut faire aux vendeurs. Comprend-on l'inertie des honnêtes gens, leur inintelligence, leur complicité même avec les libres penseurs, quand ils achètent de mauvais journaux, quand ils s'abonnent à des feuilles notoirement hostiles, et quand ils délaissent la bonne presse?
Et puis, non contents de lire le bon journal, nous devons le faire lire, l'accréditer, le populariser, l'introduire partout, lui chercher des abonnements. « Les écrivains courageux, dit M^' Freppel, qui défendent par la presse nos saintes croyances contre les attaques de l'incrédulité, remplissent un véritable apostolat, et c'est faire acte de dévouement à la religion que de soutenir et de répandre les feuilles où ils servent les intérêts de la foi. » Nous ferons donc entrer le bon journal dans notre maison, et nous le propagerons autour
de nous, autant que possible, par l'abonnement payant plutôt que par l'abonnement gratuit. La gratuité de la bonne presse ne peut être qu'une méthode exceptionnelle et accidentelle ; en général, le lecteur n'apprécie que ce qui lui coûte quelque chose, et le bon journal acheté à prix réduit sera plus sûrement lu que s'il était reçu pour rien.
Nous pouvons encore travailler à la diffusion des bons journaux en leur accordant publiquement et hautement nos sympathies et notre bienveillance. Nos journalistes catholiques trouvent souvent leurs plus amers détracteurs dans leur propre camp. Nous les critiquons à tort et à travers. Nous trouvons à redire à tout ce qu'ils écrivent. Hier ils étaient trop violents et aujourd'hui ils sont trop modérés Tantôt ils n'ont pas assez de verve et de brillant, et tantôt ils n'ont pas assez de fond. Le journal hostile nous semble toujours parfaitement rédigé, et le bon journal ne parvient jamais à nous contenter. Sachons donc estimer, aimer et vanter... même nos amis. Soyons à leur endroit non seulement justes, mais charitables, bienveillants, indulgents. Quel crédit nous donnerions à la bonne presse si nous voulions en dire du bien, en parler avantageusement dans nos visites, dans nos voyages, toutes les fois que l'occasion se présente, si nous invitions nos
amis et connaissances à prendre au moins à l'essai le bon journal pour voir combien il est intéressant et digne de confiance I
Souvent aussi nous pourrons collaborer au succès des bons journaux d'une manière plus directe et plus personnelle. Nous les renseignerons^ nous leur enverrons des correspondances, des nouvelles locales, des articles. Le meilleur moyen de trouver un journal bien fait, c'est d'y insérer de temps en temps sa propre prose. Le meilleur moyen de rendre un journal intéressant, de le faire lire, c'est de l'approvisionner de nouvelles. Si nous le voulions, nous aurions une presse incomparable et bientôt victorieuse, l^es talents ne sont point rares dans notre camp. Nous avons dans presque toutes les communes un ou deux hommes qui savent tenir une plume, qui pourraient devenir des semeurs de vérité. Il suffirait d'y penser.
Les annonces et réclames devraient de même aller en abondance au bon journal. Dans son excellente brochure sur V Apostolat au xx° siècle, Jean Babin écrit : « Je connais un modeste cheflieu d'arrondissement abritant l'existence de deux modestes journaux, l'un sectaire avéré et Fautre catholique militant. Le premier, sans le rapport des annonces légales, n'aurait pas pour
un mois de vie. Et savez-vous qui les lui fournit en abondance? Eh bien! c'est tout simplement un notaire fervent catholique, voire même président du conseil de fabrique. Si bien que dans tel numéro, dont l'article de tète bafouait « les a cLirés, les marguilliers et la gent de sacristie », la dernière page étalait exactement pour 75 fr. 52 (au tarif) de prose du bon marguillier. L'accuser de coopération volontaire au mal semble impossible; l'excuser, pour une in cort science aussi totale et stupide, ne paraît guère plus facile. » Les mauvais journaux, disons-nous, sont soutenus par l'argent des fonds secrets. Pourquoi donc alors y ajouter notre propre argent? Pourquoi ne pas porter nos annonces aux bons journaux? En profitant de leur publicité, nous leur procurons des ressources, nous alimentons leur caisse, nous les faisons vivre, et, qui plus est, nous leur donnons de Fimportance, de la vogue, de la notoriété, nous leur gagnons des abonnés et des lecteurs.
IIL En terminant, nous avertissons les catholiques qu'ils doivent soutenir la bonne presse, en lui donnant non seulement des sympathies, des renseignements, des annonces, mais des subsides.
Dès le 11 décembre 1877, M. Baudon, président général des Conférences de Saint-Vincent de Paul,
écrivait ces prophétiques paroles : « Si la presse catholique n'est pas soutenue, encouragée, élevée à la hauteur qu'elle devrait atteindre, les églises seront désertes, sinon brûlées, les communautés seront d'autant plus expulsées qu'elles seront plus assises, et les maisons de charité, les écoles elles-mêmes seront enlevées à la religion qui les a élevées... Gréer toutes les œuvres de zèle et omettre l'œuvre du bon journal, c'est s'obstiner à construire la pyramide sur la pointe. » Ce qu'annonçait M. Baudon en 1877 est devenu sous nos yeux une douloureuse réalité. D'un seul vote au Parlement, d'un seul coup de plume toutes nos institutions catholiques ont été renversées. « J'ai balayé plus de 17.000 établissements religieux... », disait M. Combes à la tribune, il y a deux ans. Pourquoi ces monstruosités qui nous épouvantent? Pourquoi ces ruines qui nous désolent? Elles sont sans doute le résultat des lois criminelles qui émanent des députés et des électeurs qui ont voté pour ces députés ; mais, en dernière analyse, les électeurs et les élus ont été inspirés, excités et dirigés par les mauvais journaux ; c'est l'opinion qui mène le monde, et c'est la presse qui fait l'opinion. L'œuvre de la bonne presse est donc l'œuvre nécessaire, l'œuvre capitale, l'œuvre des œuvres.
Il y a soixante ans déjà, M^' Parisis disait des journaux catholiques qu'ils sont « les fondations pieuses que la religion demande à ses enfants». En 1892, M^"" Lelong, évêque de Nevers, parlait « du devoir qui s'impose à tous les honnêtes gens de payer de leur personne et de leur bourse pour répandre la bonne presse ». Voulons-nous entendre des autorités plus hautes? Écoutons le Pape Léon XIII qui demande à tous ceux qui aiment la religion et la société « de protéger de leurs libéralités la fécondité de la presse, chacun proportionnant ses largesses à sa fortune ». Écoutons enfin le cardinal Sarto, devenu Pie X, disant, à propos d'un journal catholique de Venise qui allait disparaître faute de ressources : « Si je devais donner ma croix pastorale, mes ornements d'église et mes meubles pour garantir l'existence de la Difesa [la Défense)^ je le ferais volontiers. » Le futur Pape ne pouvait pas nous indiquer plus éloquemment la place que doit tenir la presse dans nos préoccupations et dans nos libéralités. De telles paroles etde tels exemples nous dictent notre devoir.