LES ASSOCIA TIONS POUR LES JEUNES GENS DES PROFESSIONS LIBÉRALES
On croit généralement que les œuvres de jeunesse ne sont faites que pour les enfants du peuple et que les jeunes gens aes classes aisées trouvent dans leur famille et dans leur éducation plus relevée de quoi se suffire à eux-mêmes. A quoi bon instituer en leur faveur des œuvres dont ils peuvent parfaitement se passer? Est-ce que tout leur temps n'est pas réclamé et absorbé par les études, les examens, les exigences d'une carrière qui commence? Sur cette question, les parents les plus chrétiens sont souvent les plus irréductibles; ils ont une confiance illimitée dans la vertu de leurs fils ; ils ne veulent comprendre ni les besoins de la jeunesse, ni les nécessités impérieuses des temps nouveaux. Avec une liberté tout apostolique nous nous proposons de parler maintenant des œuvres qui conviennent aux jeunes gens de la classe aisée.
I. Nous déclarons d'abord que ces œuvres sont nécessaires. Tous les jeunes gens qui fréquentent les grandes écoles, les Instituts et les Facultés, soit en province, soit surtout à Paris, tous les jeunes gens qui ont fini leurs études et qui font leurs premiers pas dans une carrière libérale, tous les jeunes gens qui ont avant leur mariage des années inemployées et sans but, ne peuvent guère se dispenser d'entrer dans une association pour y trouver un abri et une véritable école de formation sociale. A cause des dangers inhérents à leur âge et à leur milieu, ils ont besoin d'une instruction religieuse solide et d'une éducation morale appropriée. « Que l'esprit d'un jeune homme, écrit M. l'abbé Fonssagrives, soit atteint par des doutes au point de vue de la foi (et les doutes sont fréquents à cet âge), ou bien que son cœur et ses sens soient troublés, il faut qu'il puisse trouver des appuis, des guides sûrs, auprès d'une âme de prêtre et d'ami qui soit entièrement à lui, auprès d'hommes plus âgés que lui qui répondront à ses doutes et lui donneront, avec d'affectueux conseils, la salutaire leçon de l'exemple. Dans une telle société, le jeune homme connaîtra mieux le Christianisme, se pénétrera davantage de son esprit, et réglera sa conduite d'après les préceptes de l'Evangile. Au contact du zèle ardent de plu-
sieurs de ses nouveaux amis, de croyant il deviendra apôtre... »
Les jeunes gens des professions libérales, en effet, n'ont pas seulement à préserver leur foi et leur vertu, ils doivent former en eux l'homme de valeur, Thoaime d'action et d'influence qu'ils sont appelés à être demain. Demain dans la société, au milieu de leurs semblables, ils seront médecins, avocats, ingénieurs, notaires, grands industriels, riches propriétaires. Ils auront un rôle social à exercer. « Qui pourra jamais calculer le bien immense que peut faire un médecin, par exemple, ayant conscience de ses devoirs professionnels, à la fois vrai savant et sincère croyant, soulageant les misères physiques et les infirmités morales, éclairant sa bonté et son dévouement aux lumières de la charité chrétienne, en devenant souvent, par la force des circonstances, le médecin des âmes en même temps que le médecin des corps ! » Mais la valeur sociale d'un homme haut placé ne s'improvise pas. L'âge mûr ne donne que ce que la jeunesse a élaboré. Il est donc important de préparer et d'initier à leurs devoirs futurs les jeunes gens à qui l'avenir réserve une situation prépondérante. Il faut développer en eux l'esprit d'association si nécessaire en notre temps ; il faut leur faire toucher du doigt la force des groupe-
ments, leur en montrer refficacité, leur en donner l'habitude et la pratique. Ce n'est pas assez. Il faut déjà les lancer dans l'action et les mettre en contact avec les milieux populaires ; il faut leur montrer ce monde qui s'ouvre devant eux, qui les attend, qui a besoin d'eux ; il faut les intéresser aux patronages, aux secrétariats du peuple, aux mutualités, aux conférences de Saint- Vincent de Paul, aux Œuvres multiples qui sont sorties des grands cœurs d'Ozanam, du comte de Mun, du D'" Michaud et de tant d'autres catholiques éminents.
Pourquoi tant de jeunes gens élevés dans nos maisons religieuses sont-ils devenus des renégats? Parce qu'ils ont été abandonnés à eux-mêmes dès le lendemain de leur baccalauréat. Ils appartenaient à d'excellents parents ; ils étaient pendant leurs études classiques des élèves studieux et sincèrement pieux ; et puis ils se sont dispersés loin du berceau de leur éducation ; ils sont allés au milieu d'un monde corrompu et corrupteur; ils ont usé d'abord, puis abusé de leur liberté, et bientôt ils ont jeté par-dessus bords les croyances et les habitudes religieuses qui revêtaient leurs premières années d'innocence, de charme et d'éclat. Isolés, ils n'ont pas pu se défendre, ils ont été vaincus par la contagion du milieu. Il eût fallu
les arracher à la solitude et à Tindividualisme, les grouper dans une société d'anciens, les rattacher à une association ; il eût fallu placer autour d'eux des amis et des compagnons de lutte et devant eux des buts rayonnants et sublimes ; soldats encadrés et entraînés, ils seraient devenus forts, résistants, capables de faire du bien, de se sauver en sauvant les autres. Tout le monde aujourd'hui commence à comprendre qu'il est nécessaire d'offrir aux jeunes gens de la classe aisée des Œuvres adaptées à leur éducation, à leurs goûts, à leurs aptitudes, à leurs besoins et à leur avenir.
II. A Paris et en province, nous voyons se fonder des associations d'étudiants, d'anciens élèves des lycées et des séminaires, des associations qui ont pour but d'aider les jeunes gens à devenir des hommes de valeur et des catholiques militants, de les prémunir et de les armer, de les préparer et de les initier à l'action sociale. Quelques-unes de ces Œuvres de Jeunesse sont déjà un peu anciennes et quelques autres sont tout à fait modernes ; celles-ci concentrent leur action dans la capitale et celles-là ont des ramifications dans toute la France ; nous ne pouvons pas les énumérer toutes ; nous nous contenterons de signaler et de
recommander les plus importantes et les plus connues.
Le Cercle du Luxembourg ^ 18, rue du Luxembourg, est dirige par M. F abbé Fonssagrives dont l'expérience et le dévouement sont universellement appréciés. Il est placé directement sous le haut patronage de Son Éminence le Cardinal-Archevêque de Paris. Depuis le 31 décembre 1902, le Cercle du Luxembourg porte le nom d'Association générale des Etudiants catholiques de Paris. Là, en eiïet, peuvent et doivent se grouper les jeunes gens qui viennent à Paris suivre les cours des écoles supérieures ; là ils trouvent des délassements en môme temps que des moyens sérieux d'étude, de bonnes relations, tout ce qui peut assurer la conservation de leurs principes religieux et moraux; là ils ont une chapelle, une bibliothèque, des salles de jeux, des conférences variées; là ils ont l'occasion de s'initier et de participer aux œuvres sociales de tout genre; là enfin ils ont sous la main un hôtel absolument recommandable, l'hôtel Perreyve, 61, rue Madame, qui est en communication directe avec les salles du Cercle.
La Réwiion des Jeunes Gens, 12, rue d'Assas, est une œuvre de piété, d'éiude et d'action. Elle renferme des bibliothè([ues et des salles de tra-
vail qui sont ouvertes tous les jours jusqu'à onze heures du soir. Elle comprenne! deux branches : la Conférence Olivaint et la Conférence Laënnec. La Conférence Olivaint^ spécialement ouverte aux étudiants en droit et en lettres, les forme par le travail et l'exercice de la parole à devenir les défenseurs des intérêts de l'Église et du pays. La Conférence Laënnec offre aux étudiants en médecine tous les éléments d'une sérieuse préparation aux examens et aux concours. Ils y trouvent une bibliothèque, des pièces d'ostéologie et une collection pharmaceutique très variée. Les aînés, internes des hôpitaux, y guident les plus jeunes dans leur travail. Les succès de ses membres dans les concours attestent l'excellence de la formation qu'ils se donnent entre eux, et les situations qu'ils acquièrent leur permettent d'exercer la plus salutaire influence. Ajoutons que la Réunion des Jeunes Gens a créé dans son sein une conférence de Saint-Vincent de Paul et qu'elle donne sa collaboration à dix patronages paroissiaux de Paris et de la banlieue.
La Réunion des Étudiants, 104, rue de Vaugirard, est une Association analogue au Cercle du Luxembourg et à la Réunion des Jeunes Gens. Elle est ouverte à tout jeune homme chrétien appartenant à l'enseignement supérieur.. Elle s'oc-
cupe d'études religieuses, littéraires, philosophiques et sociales, et aussi d'œuvres de charité. Elle comprend la Conférence Sainl-Paul qui étudie les questions actuelles, — la Conférence Saint- Thomas qui s'applique aux questions philosophiques, — la Conférence d'études sociales dirigée par M. Georges Goyau. — Il y a aussi une Conférence de médecine en formation. — Enfin, à la Réunion des Etudiants est annexée une grande maison de famille avec chamhre et pension.
Les œuvres d'étudiants à Paris sont nombreuses, et il est à désirer que les directeurs de l'enseignement secondaire et les parents préparent les jeunes gens à s'enrôler dans ces œuvres. En voici encore quelques-unes que nous nous contentons de nommer : la Conférence Ravignan^ 1, rue de Vienne, — le Cercle des Francs-Bourgeois^— la Réunion artistique^ 76, rue des Saints- Pères, — la Réunion de Notre-Dame des Étudiants de Saint-Sulpice, — la Réunion des Elèves de V Institut catholique ^ — la Société Saint- Michel^ pour les employés de commerce, 76, rue des Saints-Pères. Cette dernière catégorie de jeunes gens est particulièrement intéressante. Les employés de commerce sont la source de la bourgeoisie moderne, et, si on les conserve honnêtes et chrétieos, leur influence sera immense, non
seulement sur la classe ouvrière, mais encore sur la société entière. Eloignes de leurs familles, perdus dans les grandes villes, exposés à mille dangers, logés souvent dans des maisons suspectes, ils ont un extrême besoin de s'agréger à des associations sûres oii ils ne trouvent que des conversations, un entourage et des exemples irréprochables. Il nous reste un mot à dire des deux grandes associations de jeunes gens qui ont leur siège à Paris et des ramifications dans toute la France : V Association catholique de la jevnesse française et le Sillon. V Association catholique de la jeunesse française a pour but de grouper les jeunes catholiques, et, par eux, de ramener aux prêtres les hommes qui ont oublié le chemin de l'église. Son programme tient dans ces trois mots : piété, étude, action. Son but est de renforcer l'organisation paroissiale en créant dans chaque paroisse un groupement de jeunes gens qui connaissent bien la religion, qui la pratiquent sérieusement et qui s'efforcent de créer des œuvres chrétiennes, sociales, populaires. Nous saluons avec reconnaissance Y Association catholique de la jeunesse française ; nous constatons avec joie les heureux résultats qu'elle a obtenus, et de tout cœur nous faisons des vœux pour sa prospérité et pour sa diffusion.
Le Sillon mérite également nos sympathies, nos encouragements et nos bénédictions. L'homogénéité des opinions politiques, T identité des aspirations sociales parmi tous les catholiques de France est chose impossible. En janvier 1905, le cardinal Merry del Val, écrivant à l'archevêque de Paris, mettait en parallèle l'action de Y Associalion catholique de la jeunesse française et celle du Sillon et s'exprimait ainsi : c Ce n'est pas la diiîérence des méthodes suivies par les diverses associations qui peut être un obstacle, car, on le sait, il y a dans l'Eglise « multiplicité et variété de grâces », et, d'accord avec la doctrine apostolique, l'histoire nous offre l'exemple de divers types de sainteté, très différents les uns des autres; ce qui importe, c'est l'unité de l'esprit, rendue manifeste grâce au lien de la paix. » Que tous les groupes de jeunesse gardent donc leur méthode, pourvu que, en tête de leur programme, ils adoptent ce commandement, ce mot d'ordre : « Aimezvous les uns les autres; aimez non pas seulement ceux qui ne croient pas comme vous et que vous | voulez ramener, mais même vos amis. » Le Souverain Pontife Pie X conçoit Tunion des œuvres | comme celle des doigts de la main qui, tout en | gardant leur action et leur énergie, se rattachent j à un centre commun. Nous ne serons ni plus ni |
moins exigeant que Pie X, et nous redirons à tous nos cliers jeunes gens ce que leur disait déjà, le 27 mars 1896, M^"" d'Hulst : « Il faut que les jeunes ; gens aient de l'audace, de la confiance en euxmêmes... Agissez, remuez, innovez, critiquez hardiment. Je ne vous demande que deux choses : respectez les personnes et les intentions. Surtout, ne démolissez pas l'œuvre des autres pour bâtir à la place. Bâtissez à côté; on verra bien si votre œuvre est meilleure. Et moi — ajoulait-il — je crois qu'elle sera meilleure. »