CHAPITRE VI
Le catéchisme et l'école qui commencent l'éducation de la jeunesse ne peuvent pas la parfaire. Au lendemain de l'école et du catéchisme, il faut offrir aux jeunes gens l'abri du patronage. Le clergé et les catholiques ont parfaitement compris leur devoir, et depuis longtemps déjà ils ont fondé un peu partout des OEuvres de Jeunesse. Mais voici qu'aujourd'hui dans les idées et dans les faits se produisent des évolutions et des transformations qui nous imposent des obligations nouvelles. Une suffit plus de préserver les jeunes gens; il est nécessaire de les former, de les instruire, de les discipliner, de les armer pour les luttes qui les attendent ; il faut dresser leur intelligence et leur volonté de façon qu'ils deviennent des chrétiens convaincus et de bons citoyens. Nos OEuvres de Jeunesse ne doivent pas rester stationnaires ; il importe d'en faire des agents puissants de réorganisation religieuse et sociale. Les sports et la gymnastique méritent nos éloges,
et nous en avons dit tout le bien possible ; mais il est clair que là n'est pas le salut du patronage. Il faut autre chose. On a créé autre chose, on a inventé les Cercles d'études. C'est une nouveauté qui mérite d'être examinée attentivement.
I. L'utilité des Cercles d'études n'est guère contestable. On se tromperait certainement si l'on prétendait imposer le Cercle d'études à tous les jeunes gens qui composent un patronage. Mais on se tromperait également si l'on refusait de le proposer à quelques-uns. Au sein d'une OEuvre de Jeunesse, il est indispensable de constituer une élite qui, petit à petit, entraîne à sa suite le groupe tout entier, qui en est l'âme, le foyer et la vie, et le Cercle d'études est un moyen excellent de former cette élite.
Nous disons que, dans chaque OEuvre, il faut créer une élite qui vive intégralement sa religion et la propage spontanément et activement autour d'elle, une élite de jeunes gens convaincus et ardents, animés d'une piété personnelle, communicative et apostolique. Ces jeunes gens sont les meilleurs auxiliaires du directeur du patronage : ils donnent le bon exemple à leurs camarades ; ils stimulent les indécis et les récalcitrants; ils préviennent et ils arrêtent l'invasion du mauvais
esprit; ils apaisent les révoltes et les querelles ; au dedans ils entretiennent la vie intérieure de Fœuvre, et ils accréditent au dehors sa bonne réputation. Ils sont de vrais apôtres, et pour ceux qui essaient de les plaisanter ils ont quelquefois des répliques charmantes : témoin ce jeune sociétaire à qui on reprochait récemment sa dévotion exagérée : « Du train où tu vas là, mon petit bonhomme, avant trois ans on aura fait de toi un curé... » — « Monsieur, si je vous disais que j'espère bien être évêqueà cette époque... » Si nous avons dans nos patronages quelques unités très fortement chrétiennes, ces unités acquièrent bientôt une puissance extraordinaire de résistance et de rayonnement.
Le Cercle d'études contribue grandement à façonner ces unités. Il associe librement ensemble par les liens d'une étroite amitié une élite de jeunes hommes, s'efTorçant d'acquérir, grâce à un travail effectif et personnel, des convictions et une valeur intellectuelle, qui leur permettront d'exercer tôt ou tard une influence bienfaisante. Ils approfondissent certaines questions. Ils recherchent loyalement la vérité. Ils agrandissent le petit trésor des connaissances qu'ils ont emporté de l'école et du catéchisme. Ils se font des idées justes et précises sur une multitude de
sujets, ils apprennent à exprimer ce qu'ils pensent, et quelques-uns peuvent même se faire ou se découvrir un talent de parole qui leur donnera plus tard, dans leur milieu, une véritable autorité. Les Cercles d'études sont une école de formation pour l'élite de nos jeunes gens.
Qu'on ne nous dise pas que cette institution est chimérique, irréalisable, impossible. Un vétéran de nos OEuvres de Jeunesse, M. l'abbé Maugis, de Tours, nous rend compte en ces termes de son expérience : « Après avoir beaucoup réfléchi, nous avons abordé franchement, dans notre patronage, la constitution de ce qu'on est convenu d'appeler actuellement un groupe d'études sociales. Toutes les semaines, donc, le mardi, de huit heures et demie à dix heures, nos jeunes gens de quinze à vingt-cinq ans, qui le désirent, se réunissent dans une de nos salles. L'un d'eux prend la parole sur un sujet social, historique, religieux ou scientifique, arrêté d'avance d'après le désir du groupe.
« Quand le conférencier a terminé, la conversation commence, et je puis assurer qu'elle est d'ordinaire fort animée, quelquefois même très mouvementée. Un directeur est au milieu d'eux pour résoudre les objections, éclairer les débats,
mettre tout au point, et donner, si on ne Fa pas trouvée, la solution véritable. Et vraiment, nous devons dire que nous nous trouvons bien de l'expérience faite déjà depuis plus de cinq ans... Que nos confrères de ville ou de campagne même osent faire la même chose ou chose semblable, et ils seront étonnés, d'une part, de la quantité de préjugés, d'idées fausses, de doctrines erronées dont nos jeunes gens ont hérité de leur éducation ou qu'ils ont puisées dans les conversations de l'atelier, et, de l'autre, des trésors merveilleux d'intelligence pratique, d'amour de la vérité, des trésors de bonne volonté et de générosité qui se trouvent renfermés dans le cœur du jeune Français. C'est là, dans ces causeries sans apprêts, que les véritables notions sur la propriété, sur le travail, sur les rapports sociaux, sur la famille, sont communiquées, étudiées, discutées et fixées définitivement dans ces âmes encore neuves, et, au fond, toujours bien disposées... » En résumé, le Cercle d'études est pour la jeunesse un excellent moyen de formation religieuse et sociale ; il est utile, et il est possible.
II. Mais quelle méthode convient-il de suivre pour constituer et pour diriger un cercle d'études? 11 n'y a pas de réponse absolue à cette question.
Le programme et la physionomie du cercle d'études dépendent de l'âge de ceux qui y sont admis. Des jeunes hommes de dix-huit à vingtcinq ans ne doivent pas être soumis au même régime que des enfants de treize ou quatorze ans. Avec de grands jeunes gens, on aborde des questions plus sérieuses et on donne une très large part à l'initiative personnelle. Dans les cercles élémentaires, le directeur est obligé de faire presque tous les frais de la réunion ; il pose des interrogations et il suscite des réponses ; il demande aux jeunes auditeurs les objections courantes contre la religion qu'ils ont entendues, soit dans les écoles communales et professionnelles, soit dans les ateliers ou les bureaux, et il leur fait connaître la solution ; il étudie avec eux des sujets simples qui se rapportent soit à l'histoire, soit aux sciences, soit aux différents métiers; il éveille en eux le désir des pensées sérieuses et l'envie d'étudier ; il les intéresse peu à peu aux choses religieuses et même aux choses sociales, et dans ces intelligences curieuses de nouveauté il dépose les notions vitales qui préparent et suscitent l'homme, le chrétien, le citoyen et l'apôtre.
Les cercles d'études se diversifient non seulement avec l'âge de ceux qui y sont admis, mais encore avec le milieu où ils vivent. Ici, à lacam-
pagne, les groupes aborderont l'étude des questions agricoles et de mutualité rurale ; là, en ville, l'étude des questions ouvrières ; dans tel groupe d'employés, l'étude des questions commerciales; dans tel autre groupe, l'étude des questions militaires, maritimes, scientifiques, historiques, artistiques, etc. Etude de lare ligion, étude d'un programme social conforme à la doctrine catholique, voilà quelle doit être la grande, l'unique préoccupation de nos cercles d'études ; mais il est évident que dans ce vaste champ le coin à explorer et à cultiver n'est pas le même pour tous et qu'il faut attribuer à chaque groupe la besogne qui semble la plus conforme à ses goûts, à ses aptitudes et à ses besoins. C'est au directeur du patronage qu'il appartient de guider les ardeurs, les inexpériences et les bonnes volontés et d'indiquer la marche à suivre selon qu'il s'agit d'un cercle urbain ou d'un cercle rural, d'un cercle d'étudiants, d\m cercle d'ouvriers ou d'un cercle mixte, d'un cercle d'adolescents ou d'un cercle de grands jeunes gens. En résumé, la valeur d'un cercle d'études dépend de celui qui le dirige : tant vaut le directeur du cercle, tant vaut le cercle. Pour attirer et retenir les jeunes gens, pour que l'étude leur soit plus profitable, il faut nécessairement les intéresser et les aider. C'est l'œuvre du directeur ou conseiller. Il trace
d'abord le programme, il choisit les sujets; et puis il mène la discussion, il préside à l'échange des idées.
Le cercle d'études est une discussion courtoise, un échange fraternel d'idées sur un sujet donné. Tantôt une conférence est préparée, rédigée, lue, ou, mieux encore, parlée par chaque membre à tour de rôle, et cet exposé clair, simple, personnel de la question proposée sert d'amorce à la discussion. Tantôt on lit une page d'un livre, un article de revue ou de journal, et on en fait le commentaire. Une lecture-causerie peut donner à un cercle une grande intensité de vie'. Dans tel autre cercle, il n'y a ni lecture ni conférence, mais simplement conversation. La conversation amène la variété, procure l'agrément : accessible à tous, elle permet à chacun de dire un mot; elle stimule l'effort, en donnant à chaque camarade l'occasion de formuler une idée, de donner un avis, de demander des explications. C'est surtout par la conversation que les intelligences entrent en contact les unes avec les autres, que du choc des esprits jaillit la lumière, que se forment
4. La lecture et l'explication de l'Évangile peuvent servir de programme a un cercle d'études. Nous avons assisté, le 21 novembre dernier, à la réunion de la Ligue de l'Evangile de la paroisse de Notre-Dame de Versailles, et nous avons constaté avec joie l'intérêt et le succès de ce groupement.
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les érudits et les apôtres. L'essentiel, dans nos cercles d'études, c'est la discussion, ou plutôt la causerie, la conversation à laquelle tous et chacun participent librement, loyalement, passionnément ; c'est l'enseignement mutuel dans lequel personne ne reste silencieux et passif, c'est la recherche loyale de la vérité faite en commun. Les jeunes gens ne se réunissent pas pour écouter un monologue, mais bien pour s'approprier la vérité par un effort, par un travail personnel, pour la rechercher, pour la découvrir, pour en prendre possession; on leur donne sans doute une direction et une orientation, mais on ne leur impose pas une conviction, on les met seulement en mesure de se faire une conviction. Il est vrai que les cercles d'études ne sont pas sans danger; ils risquent de faire de nos jeunes gens des prétentieux qui retirent de leurs études moins de science que de vanité. Le directeur du patronage a un rôle délicat à remplir ; il obtiendra des résultats sérieux et il évitera tous les périls en mettant dans son œuvre beaucoup de cœur, beaucoup de vigilance, beaucoup de souplesse et de fermeté. Chargé de fonder et de conduire un cercle d'études, il se rappellera ces quelques pensées exprimées par l'abbé Biaise Soulé dans le Bulletin de r Union d'octobre 1906 : « Le but, c'est de former des
apôtres. Nous nous adressons à rintelligence et au cœur, et cela est noble; nous ne demandons rien qu'à la conviction, et cela est loyal ; nous n'attaquons les adversaires que sur le terrain des idées, et cela est conforme à la charité chrétienne ; nous opérons sur des éléments d'élite qui multiplieront nos efforts ; est-il un travail plus fécond? Au reste, de cette étude, de ce travail de formation, c'est nous, directeurs, qui bénéficierons personnellement les premiers. Nous serons obligés d'étudier pour enseigner, et, pour former des apôtres, de l'être nous-mêmes de plus en plus. »