CHAPITRE VII
Notre longue étude sur les OEuvres de Jeunesse doit s'achever par une étude parliculière sur les œuvres militaires. En effet, toute la jeunesse pass ^ par la caserne, elle y séjourne pendant deux années ; il est nécessaire de venir à son secours. Les œuvres militaires ont pour but de procurer aux soldats des lieux de réunion, où ils puissent passer le temps qui leur est laissé libre par le service, où ils trouvent d'honnêtes distractions, la compagnie de bons camarades et la présence du prêtre qui devient pour eux un ami, un guide, un conseil.
I. Que les jeunes soldats aient besoin des œuvres militaires pour se maintenir dans la foi et dans la moralité, pour suffire aux exigences de leur noble mais pénible métier, la chose n'est pas plus claire, mais aussi claire que le jour. Abandonnés à eux-mêmes au milieu des périls de la
caserne et de ia ville de garnison, déracinés de leur pays natal et de leur foyer de famille, jetés sur le pavé tous les soirs à cinq heures et le dimanche une bonne partie de la journée, que peuvent-ils de,venir sinon impies et licencieux ? Privée de toute vie chrétienne, leur âme dépérit tout au moins dans la plus complète indifférence. S'il arrive à quelques-uns d'entre eux de manifester quelques sentiments religieux, le plus souvent ils sont en butte aux sarcasmes et aux quolibets des mauvais camarades, et le respect humain devient un obstacle presque invincible à l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Il faut tout faire pour sauver l'âme des soldats, pour les préserver de l'irréligion et du vice, pour les conserver honnêtes en les conservant chrétiens, pour leur assurer la possibilité et la facilité de s'agenouiller et de se sanctifier, et soyons bien certains qu'en se relevant, après s'être ainsi retrempés dans la prière et dans l'esprit de sacrifice, ils n'en seront que plus terribles à l'ennemi, toujours prêts à vaincre et à verser leur sang pour la patrie.
Tous les peuples ont considéré la religion comme inséparable de la carrière des armes, et l'Europe moderne a conservé ces traditions séculaires qui font la force des sociétés. L'Autriche, l'Espagne, la Prusse, la Russie, l'Angleterre et mêmelaTur-
quie veulent des armées qui croient en Dieu et qui le prient, et, pour faciliter au soldat Taccomplissement des devoirs religieux, elles placent à ses côtés l'homme du sacrifice et du dévouement par excellence, le prêtie, l'aumônier.
En France, le 24 mai 1874, une loi bienfaisante sur Faumônerie militaire a été votée par FAssemblée nationale, et d'après cette loi l'aumônier avait rang d'officier, portait un costume officiel, avait son entrée libre à la caserne, jouissait du droit de circuler dans le camp et dans les couloirs du quartier. Des cercles et des bibliothèques militaires furent organisés. Après une journée d'exercices et de manœuvre, le jeune soldat sort de la caserne : où ira-t-il? au cabaret le plus souvent. Sous le bénéfice de la loi de 1874, on lui ouvrit partout des cercles récréatifs pour le moraliser, l'instruire et le distraire. C'est de cette époque que date le Cercle militaire de Versailles. Il fut fondé et dirigé par les Eudistes. Bon nombre d'officiers supérieurs se faisaient un plaisir d'y assister; leur présence encourageait tout le monde; un général, fort enchanté de ce qu'il voyait au Cercle, n'hésitait pas à dire qu'il en faudrait un dans toutes les garnisons de France. En trois ans, le Cercle militaire de Versailles fut fréquenté par plus de 20.000 soldats.
En 1880, l'ère des destructions commence. L'aumônerie militaire officielle instituée par la loi du 24 mai 1874 est supprimée. Mais le clergé et les catholiques n'oublient pas l'âme de nos petits soldats, et partout, dans nos villes de garnison, fonctionnent des œuvres militaires libres, qui revêtent dès lors la forme paroissiale. Rien de plus légitime, rien de plus naturel. Les soldats, comme tous les chrétiens, ont droit à la sollicitude et aux soins de leur pasteur respectif : droit sacré que nulle puissance au monde ne peut leur ravir et que les autorités militaires elles-mêmes ont généralement respecté. Les aumôneries militaires paroissiales ont vécu et ont fait du bien jusqu'à ces dernières années, jusqu'à l'arrivée au Ministère de la Guerre du général André. Ce général politicien s'est montré l'ennemi irréconciliable de nos œuvres militaires religieuses, et il s'est ingénié à les tracasser, à les poursuivre, à les exterminer. Chapelles et cercles militaires ont été fermés ; aller à la messe est devenu pour les officiers catholiques un crime irrémissible et une note dégradante ; la délation s'est substituée dans l'armée à la bonne camaraderie d'autrefois ; les soldats qui avaient encore la malencontreuse idée de fréquenter la maison de l'aumônier en ont été détournés par la menace et par le châtiment ; en
un mot, la religion a été proscrite de l'armée comme elle l'a été de l'école, des tribunaux, de la plupart des hospices, des rues et des places publiques, et jusque des cimetières. La rage anticléricale a sévi à la caserne comme partout.
II. Allons-nous délaisser toute notre jeunesse militaire? Nous ne le pouvons pas, nous ne le devons pas. Sans doute il nous faut agir avec prudence et discrétion, et éviter autant que possible tout ce qui pourrait servir de prétexte à des mesures de prohibition ; mais en même temps il nous faut maintenir et défendre avec plus d'activité que jamais le droit absolu des soldats à la liberté de conscience et à la liberté de pratiquer leur religion. Plus les difficultés sont grandes, plus les attaques contre la religion sont violentes, plus il faut comprendre l'importance des œuvres destinées à conserver la foi dans l'armée et plus il faut lutter pour les encourager et les soutenir. Le clergé et les catholiques doivent chercher et employer tous les moyens possibles d'atteindre les soldats. Nous allons indiquer quelques-uns de ces moyens.
1° Les retraites et les messes de départ sont d'excellentes institutions que l'on fera bien d'établir dans un bon nombre de paroisses. Elles sont,
pour le curé, une occasion de connaître tous ses jeunes conscrits, de prendre contact avec eux, de leur parler, de leur donner d'utiles conseils. Il les invite par lettre ou par visite à la messe de départ, il demande aux familles d'assister à cette pieuse cérémonie, il s'informe du lieu de garnison des nouveaux soldats, il leur remet un mot de recommandation pour les prêtres ou les bons laïques qui seront pour eux des protecteurs et des amis. Il est rare que ce premier service rendu aux jeunes militaires par le pasteur de la paroisse les trouve indifférents et insensibles;
2" Nous conseillons à MM. les curés d'entretenir une correspondance avec les jeunes soldats de leur paroisse. Gela est possible au moins dans les petites paroisses. Après leur départ, au 1"^ janvier de chaque année, plus souvent même, M. le Curé écrit à ses paroissiens pour leur donner des nouvelles de leurs familles et de ce qui les intéresse. Le jeune soldat est très flatté de celle démarche, et, après son retour au pays, il continue ses relations avec son curé. Nous connaissons un humble curé de campagne qui a obtenu par cette méthode les plus consolants résultats;
3° Dans toutes les villes de garnison, un prêtre est spécialement chargé de diriger tout ce qui concerne l'apostolat dans l'armée, et, sous une
forme ou sous une autre, fonctionnent des œuvres militaires. Il est facile de connaître ce prêtre et ces œuvres, et de leur signaler chaque année tous les jeunes gens qui sont appelés sous les drapeaux. Il suffit d'y penser et de le vouloir. Il y a là pour MM. les curés un apostolat immense; des tâches nouvelles, des missions nouvelles que les besoins du temps font naître et qui se recommandent instamment à leur zèle, à leur bienveillance et à leur dévouement. Il est absolument nécessaire de préserver, de moraliser et de christianiser le soldat, et le soldat désormais, c'est toute la nation qui vient passer deux ans au régiment; 4° Tout le monde sait que le général André a substitué à nos cercles militaires ce qu'il a appelé « le Foyer du Soldat », et que le premier « Foyer du Soldat » a été inauguré à Vincennes par le fameux Jacquin, l'ami de M''''^ Humbert, le présisident de la Ligue de l'Enseignement, le plus fanatique adversaire de toutes les institutions catholiques. André et Jacquin : tels sont les deux hommes qui s'attribuaient la mission de moraliser nos régiments et qui ont supprimé l'action bienfaisante du prêtre sur nos soldats. A ces entreprises, il faut opposer la persistance de notre apostolat. Les aumôniers gardent le droit d'ouvrir les portes de leurs propres logements aux sol-
dats, de les recevoir, au besoin, dans des locaux quelconques loués à cet effet, enfin de faire tout au monde pour conserver le contact avec eux. Et, si, au mépris de la liberté, les aumôniers sont empêchés d'agir, c'est aux laïques dévoués que revient la tache de reprendre et de continuer les OEuvres militaires en leur donnant la forme dite non confessionnelle et cherchant à en augmenter l'attrait par des conférences, des cours, des causeries intéressantes. Telle est la mission que s'est assignée dans beaucoup de nos villes de garnison Y Association des pères de famille chrétiens fondée par le général Bonnet. Nous ne saurions trop encourager, remercier et bénir cette belle entreprise de zèle due à l'initiative d'un grand chrétien^; 5° Il est bon de rappeler aux familles et au clergé les conditions nouvelles dans lesquelles se trouvent les jeunes soldats au sujet de l'accomplissement de leurs devoirs religieux en cas d'accident ou de maladie. En entrant à l'hôpital, tout militaire, qui veut recevoir la visite du prêtre et entendre la sainte messe le dimanche,
1. L'Association des pères de famille chrétiens a dès maintenant des adhérents dans une centaine de villes de garnison, et c'est à eux que le Président de FAssociation (général Bonnet, 8, avenue Debasseux, à Versailles) adresse les soldats chrétiens qui en font la demande. On est prié d'indiquer, avec le numéro du régiment, celui de la compagnie.
doit en faire la demande chaque fois qu'il le désire. Inutile d'attendre d'être très souffrant pour manifester cette volonté ; ce sera toujours pour le soldat chrétien une consolation de recevoir la visite du prêtre. Il pourra ainsi mettre ordre à sa conscience et se tenir prêt dans le cas où la maladie deviendrait mortelle. Dès son incorporation, le jeune militaire fera donc bien de rédiger en double exemplaire une demande de secours religieux. Un exemplaire de cette demande sera épingle par le soldat dans son livret militaire; l'autre exemplaire sera remis à M. FAumônier ou bien à un ami sûr, par exemple à un séminaristesoldat;
6° La nouvelle loi militaire impose aux étudiants ecclésiastiques deux années de présence sous les drapeaux, et même la persécution qui sévit sur l'Eglise de France va pousser à la caserne tous les prêtres qui n'ont pas vingt-six ans d'âge. De plus en plus les OEuvres militaires deviendront une question vitale non seulement pour le pays, mais encore pour la religion. Au fur et à mesure que les événements se feront plus redoutables et plus douloureux, nous donnerons à nos séminaristes et à nos prêtres les conseils et les consolations nécessaires. Ici, nous voulions simplement signaler et souligner
l'importance des OEuvres militaires, et nous nous en tenons aux considérations qui viennent d'être exposées et qui s'imposent à l'attention de tous.