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CHAPITRE PREMIER

Le malheur des temps, la persécution infernale qui nous poursuit, les ruines matérielles et religieuses que nous avons sous les yeux ne doivent pas nous faire oublier les nécessités impérieuses de l'évangélisation. Les rigueurs de la saison n'empêchent pas l'agriculteur de cultiver son champ, de le labourer, de l'engraisser et de l'ensemencer. De même, au milieu de la tempête, le devoir incombe plus que jamais au clergé et aux catholiques de christianiser le monde contemporain et de préparer de la sorte les moissons de l'avenir. Tout est à refaire dans notre pauvre société décatholicisée; mais il nous semble que les besoins religieux des hommes sont particulièrement préoccupants et angoissants. Nous voudrions donc attirer l'attention de nos prêtres et de nos fidèles sur les œuvres cf hommes, et pour aujourd'hui nous nous proposons de démontrer qu'il est néccs-

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saire et qu'il est possible de ramener les hommes à la religion.

I. Nous disons d'abord qu'il est nécessaire de ramener les hommes à la religion. Que la plupart des hommes soient éloignés de la religion, la chose est malheureusement trop facile à constater. Dans le monde des intellectuels, dans la sphère des esprits supérieurs qui sont les directeurs et les maîtres de la pensée contemporaine, il y a sans doute une réaction contre l'irréligion et un retour à la foi, et ce mouvement parti de haut est plein de promesses, ce réveil peut devenir plus complet, plus résolu et plus entraînant. Cependant nous ne devons pas oublier que la foule des esprits penseurs est encore loin de nous, respectueuse en général de nos croyances, mais étrangère à nos pratiques religieuses. Dans les classes bourgeoises, on va un peu plus à la messe qu'autrefois. Est-ce à dire que le christianisme règne là souverainement et universellement? Nous n'osons pas l'affirmer. Dans le peuple, enfin, les hommes nous échappent en écrasante majorité. Les uns font profession d'hostilité avérée envers la religion, vivent et meurent dans l'athéisme le plus brutal; les autres, terrorisés par l'incrédulité ambiante, gardent timidement au fond du cœur une religion

tout instinctive qui est à peu près sans valeur ; la plupart, ce sontles meilleurs, conserventun certain respect pour le culte de leur enfance, de leur famille, de leur première communion ou de leur mariage, mais se montrent indifférents pour tout le reste et arrivent à la fin de la vie sans autres actes religieux que ceux qui en ont marqué les deux ou trois principales étapes. Tel est le bilan douloureux de l'état religieux des masses masculines : en bas, au centre et dans les sommets, la défaveur, le soupçon ou l'hostilité. Le prêtre, même le plus entouré, ne l'est pas par les hommes. En ville, le clergé y fait peut-être moins attention, parce qu'il est entraîné et illusionné par le mouvement du ministère ; mais à la campagne le néant religieux des hommes saute aux yeux, et l'église du village, qiiand elle est encore fréquentée, ne l'est guère que par les femmes.

Nous ne pouvons pas nous résigner à cette situation qui constitue un immense danger, qui est un vrai malheur. L'abstention religieuse des hommes est un phénomène lamentable. Les hommes sont la tête de la nation. Un peuple vaut ce que valent les hommes qui le composent, parce que d'eux émanent les grandes influences, les exemples puissants, les directions souveraines. L'homme est époux, et malheur à sa compagne,

s'il est impie ou seulement indifférent. L'homme est père. Tel père tel fils. Quand le père n'est pas chrétien, à sept ans l'enfant s'en aperçoit, à dix ans il s'en étonne, à quinze ans il s'en scandalise, et, au premier cri des passions, il s'en fait une arme. L'apostasie des enfants n'est souvent que la conséquence de l'irréligion paternelle. L'homme est chef. C'est sur lui presque uniquement que repose le vertigineux mouvement commercial, industriel, intellectuel de nos jours. Il est officier, administrateur, magistrat, avocat, notaire, médecin. Il est chef de culture, chef d'industrie, chef de bureau, chef d'atelier. Son rayon d'influence est très étendu. Étant la tête, il mène tous les membres, il gouverne la collectivité. L'homme est citoyen. Il a le monopole des droits politiques et la direction des affaires publiques. Il fait l'opinion, il fait le gouvernement, il fait la loi. Si donc les hommes ne sont pas chrétiens, les législateurs ne le seront pas non plus, et, si les législateurs ne sont pas chrétiens, les lois ne le seront pas davantage. A l'heure qu'il est, nous sommes un peuple malade, un peuple troublé, un peuple qui va au paganisme, parce que nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens. La portion virile du troupeau ne vient qu'en petite minorité à la bergerie, et nos paroisses en France n'ont qu'une vie languis-

saute et mourante; elles sont décapitées; elles semblent des veuves.

Sans doute il est utile et nécessaire de travailler à l'éducation chrétienne de l'enfance et de la jeunesse, et on a raison de multiplier les écoles chrétiennes primaires et secondaires, les œuvres de préservation et de persévérance. Mais, si en môme temps on ne convertit pas les adultes, que voulez-vous que deviennent ces milliers d'enfants et de jeunes gens qui ont passé par nos mains et qui sont jetés subitement au milieu d'hommes corrompus et irréligieux, dans les ateliers, les usines ou les bureaux? Une organisation qui n'atteint que l'enfance est manifestement impuissante. Pour maintenir la jeunesse, il faut qu'elle ait audessus d'elle les exemples d'hommes faits. L'expérience se joint à la logique pour démontrer que les écoles chrétiennes doivent être complétées par des œuvres de jeunesse, et que les œuvres de jeunesse elles-mêmes doivent aboutir à des œuvres d'hommes qui en assurent les résultats.

Et qu'on ne dise pas que, pour sauver la religion au foyer, dans la paroisse et dans la société, il suffit de sauver la foi de la femme. Non, cela ne suffit pas. L'homme est à la tête de la famille, de la paroisse, de la société. Il a la prééminence de la raison, de l'autorité, de la responsabilité, de

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la force, du rôle. La femme lui a été donnée comme aide, rien de plus. En vain elle aspirerait à porter le sceptre ; il est trop lourd pour ses mains. L'homme l'associera à sa primauté, s'aidera de ses ressources, de la délicatesse de son esprit, des tendresses de son cœur dans l'accomplissement de sa tâche familiale, de sa souveraineté sociale et de ses devoirs civiques; mais il ne pourra, sans ahdication, lui remettre le pouvoir directif. En religion comme dans tout autre domaine, l'homme doit avoir le premier rang, et, tant qu'il ne sera pas à la tête du mouvement religieux, la société non seulement ne sera pas sauvée, mais continuera de s'acheminer vers les abîmes. Si, pendant que toutes les femmes vont dans les églises, les hommes chassent jusqu'au nom de Dieu de l'éducation des enfants, de toutes les institutions sociales et de la législation, que sommes-nous, sinon un peuple apostat et pratiquement athée? Toutes nos protestations contre les lois antichrétiennes ne seront que des paroles en l'air, tant que les hommes ne seront pas redevenus chrétiens. Le règne social de Jésus-Christ ne sera qu'un rêve et une pieuse imagination, tant que Jésus- Christ ne régnera pas sur les âmes viriles, tant que les hommes ne seront pas suffisamment évangélisés et ramenés à la religion.

II. Mais ici une question se pose. L'évangélisation des hommes est-elle possible? Oui, certainement. D'abord elle est nécessaire. A quoi bon soutenir à grands frais des écoles, multiplier les patronages de jeunes gens, organiser des catéchismes, si demain tous ces enfants, tous ces jeunes gens à qui nous avons prodigué nos soins, nos ressources et notre temps doivent tomber dans un milieu d'indifférence ou d'impiété qui rendra leur apostasie à peu près inévitable? Pour prévaloir dans la vie paroissiale, dans la vie domestique, dans la vie sociale, la religion a besoin de Faulorité et de l'exemple des hommes. L'influence de la femme est insuffisante. L'influence du prêtre est incomplète. La cause catholique ne peut attendre son relèvement que d'une franche étreinte de la main des hommes. Et, d'un autre côté, est-ce que les hommes n'ont pas besoin de la religion autant et plus que la femme et la jeune fille? Ils en ont besoin pour sauver leur âme ; assurément devant Dieu, âmes d'hommes et âmes de femmes sont égales, et l'une ne pèse pas plus que l'autre. Les hommes ont besoin de la religion pour vaincre les tentations de l'humaine nature. Ils en ont besoin pour porter le fardeau des devoirs et des responsabilités. Ils en ont besoin pour assurer l'empire de la vertu dans l'âme

de leurs enfants. Ne laissons pas dire que Tévangélisation des hommes est impossible, puisqu'elle est nécessaire.

Avouons cependant qu'elle est difficile. Sans doute l'homme a la faculté religieuse que donne la nature et les aptitudes surnaturelles que donne la grâce ; mais généralement sa première éducation chrétienne n'a pas été suffisamment cultivée, car jusque dans les meilleures familles règne le préjugé détestable que l'on peut et doit donner aux jeunes garçons une moindre dose de piété qu'aux petites filles. Et puis le milieu dans lequel l'homme passe sa vie est peu favorable à la pratique du christianisme ; presque toujours il est absorbé par le souci exclusif de la vie matérielle; très souvent il n'a pas de dimanche, ou il n'a qu'un dimanche tronqué, dont la matinée appartient au travail et dont l'après-midi se prête difficilement aux œuvres de religion; souvent aussi il est entouré de séductions très dangereuses qui l'éloignent, presque fatalement, de nos offices, de nos prédications, de nos cérémonies saintes ; enfin il est puissamment enchaîné par le respect humain, lequel, chassé des classes bourgeoises, règne encore souverainement dans la masse de la nation.

Est-ce à dire qu'il faut désespérer du retour des hommes à la religion? Nullement. Déjà, à l'heure

présente et malgré la guerre incessante que nous fait l'impiété officielle, nous avons beaucoup plus d'hommes chrétiens qu'en 1830, 1848 et 1870. En 1830, la présence d'un homme dans une église faisait événement. On aurait aujourd'hui trop à faire s'il fallait encore s'en étonner. Dans nos grandes écoles, dans les camps, au barreau, dans le corps médical, dans toutes les parties hautes de la nation, on compte un nombre imposant de chrétiens convaincus. Et ce retour partiel des hommes à la religion est d'autant plus significatif qu'il est très désintéressé et très méritoire. Humainement parlant, il n'y a aujourd'hui rien à gagner, et il y a tout à perdre ou du moins tout à risquer dans la profession publique du christianisme. Etre chrétien, dans notre monde bâti comme il l'est, ce n'est pas un moyen de parvenir, ce serait plutôt un moyen de se compromettre. 11 y a eu autrefois de faux dévots. Ce vice, qui a toujours été sans honneur, serait aujourd'hui sans profit. En somme, il faut reconnaître, comme francs et de bon aloi, les progrès, limités sans doute, mais néanmoins incontestables de la religion parmi les hommes. Que si depuis cinquante ans beaucoup d'hommes sont revenus au christianisme, cela prouve que les hommes ne sont pas inconvertissables. Nous ne prétendons pas d'ail-

leurs que le but est atteint et que la nation est convertie.

Hélas! il y a des centaines et des milliers d'hommes qui sont inscrits au registre du baptême et de la première communion, mais non au registre de la communion pascale. Nous avons plus d'hommes chrétiens qu'il y a cinquante ans, mais nous n'en avons pas assez. Nous avons beaucoup de baptisés, mais peu de croyants et encore moins de pratiquants. Omne caput languidum, c'est à la tête que la nation et nos paroisses sont malades. 11 faut évangéliser et christianiser les hommes, et tout le corps paroissial et social retrouvera la sève de vie surnaturelle dont il se meurt d'être privé.

Le retour des hommes à la religion est nécessaire, et nous affirmons de nouveau que ce retour est possible. Y a-t-il incompatibilité d'humeur entre le tempérament de notre race et les caractères du catholicisme? Non, au contraire, il n'est pas de race plus apte à s'assimiler le génie de l'Évangile aussi complètement que la nôtre. Dirat-on que l'homme civilisé, arrivé à un certain degré de culture, peut se passer de religion et organiser sa vie individuelle et sociale en dehors de toute conception religieuse? Au contraire, l'extrême civilisation a un extrême besoin du frein

relij^^ieux, car la religion est le seul arôme qui empêche la civilisation de se corrompre et de s'évanouir dans la barbarie. Donc, entre la religion et les hommes, la réconciliation est possible; elle doit se faire ; elle se fera. Par quels moyens? C'est ce que nous allons dire dans les chapitres suivants.

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