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CHAPITRE II

Il faut ramener les hommes à la religion. C'est nécessaire, et c'est possible. Mois comment faire? Comment s'y prendre? A cette question angoissante, nous apporterons une première réponse.

Puisque les hommes ne viennent plus à nous, le clergé et les catholiques doivent aller à eux. Sans doute, nos oratoires et nos églises sont propices à la prière et au recueillement, et il est doux d'y dresser sa tente ; nos cabinets d'étude sont des lieux de refuge délicieux contre les tristesses de l'heure actuelle; les réunions des fidèles à certains jours de fête sont consolantes et réconfortantes. Mais tout cela ne peut pas, ne doit pas nous suffire. La religion n'est pas une petite chapelle oii se calfeutrent quelques âmes d'élite; elle est une vaste cathédrale où se presse la multitude. L'Évangile nous dit qu'il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui persévèrent.

Quel tressaillement doit-il y avoir dans le cœur de Dieu lorsque, laissant à la bergerie la seule brebis fidèle, nous courons après les quatre-vingtdix-neuf brebis qui s'égarent? Les hommes en grande majorité vivent loin du bercail; il faut les poursuivre là où ils sont et les atteindre par l'action individuelle.

ï. Rendons-nous bien compte de la situation présente et mesurons la profondeur du fossé qui, à peu près dans toutes les paroisses, sépare le pasteur de ses paroissiens. Le premier et les seconds ne se rencontrent, ne se voient, ne se touchent presque jamais. Comment veut-on que des gens de village ou des ouvriers de ville considèrent comme leur pasteur, c'est-à-dire comme leur ami, leur conseiller, leur père, un homme qu'ils n'ont jamais aperçu que de loin, dont ils n'entendent dire que des choses inquiétantes et malsonnantes, qu'ils n'ont jamais vu assis chez eux? Voici un phénomène anormal, monstrueux. Des populations entières ont dans leur sein, sous les yeux, à demeure, un prêtre qui est un brave homme, mieux qu'un brave homme, un citoyen vertueux, mieux encore, un ministre de Dieu, généralement dévoré du désir de leur faire du bien, et ces populations entières acceptent sans

hésitation les insanités grossières que racontent les journaux canailles sur les prêtres, se tiennent à distance de l'église et du clergé, vivent couramment dans l'indiiïérence ou dans l'hostilité à l'égard de la religion. Evidemment il y a une lacune dans le ministère pastoral : le prêtre a oublié quelque chose d'essentiel, et ce quelque chose c'est de vivre un peu plus avec son peuple, avec les brebis de son troupeau, avec chacun de ses paroissiens. Nous n'accusons personne, mais nous constatons ce fait regrettable, lamentable, que le clergé français est loin, beaucoup trop loin des hommes. Là peut-être est sa plus grande faiblesse et la cause majeure de ses insuccès. Le prêtre que réclament les temps modernes n'est pas celui qui vit chez lui, qui s'acquitte à l'heure dite de ses devoirs de piété et des fonctions traditionnelles du saint ministère, qui accueille sans doute avec aménité quiconque s'adresse à lui, mais qui attend avec sérénité qu'on vienne réclamer son concours. Non. Le prêtre qu'il faut aujourd'hui doit rompre avec son isolement et sortir de sa solitude; il ne suffit pas qu'il soit recueilli, grave, digne et pieux comme un contemplatif, il doit être en vue, en marche et en acte comme un apôtre, aller par les rues et les places publiques, courir après la brebis qui le fait, au risque de se déchirer les pieds

et les vêtements... Et qu'on ne dise pas qu en se mêlant à ses paroissiens pour les connaître et les convertir, le prêtre pourra perdre quelque chose de sa respectabilité, de sa dignité. Quand il va à son peuple, le clergé fait simplemeut son devoir, et je ne sache pas que l'accomplissement du devoir soit un amoindrissement du caractère sacerdotal.

II. Ecoutons là-dessus des témoignages indiscutables. M^"" Dupanloup, qui fut un vrai apôtre et un puissant initiateur, écrivait à ses prêtres il y a déjà cinquante ans : « Les hommes ne viennent pas à vous, allez à eux, abordez-les, le cœur et le visage ouverts, parlez-leur aimablement, franchement ; faites-leur sentir que vous les aimez, que tout ce qui les touche vous intéresse... Un paroissien doit être bien étonné, quand il ne vient jamais à la messe et que son curé ne lui dit rien. » Et le cardinal Gibbons s'adresse aussi bien aux prêtres de France qu'aux prêtres d'Amérique quand il écrit dans son beau livre F Ambassadeur du Christ : « Que nos cœurs aillent donc vers eux. Que notre zèle s'enflamme à leur égard. Ne cessons pas de les appeler, de les importuner, jusqu'à ce que, par notre patience inaltérable, par la force de nos arguments, et par notre douceur persua-

sive, nous en amenions le plus que nous pourrons à entrer dans l'unique bercail de l'unique Pasteur. » D'ailleurs, quand le prêtre va vers les hommes qui composent son troupeau, il n'est ni téméraire, ni novateur, il ne fait qu'exécuter le mandat qu'il a reçu d'En Haut, il ne fait que suivre les exemples et les ordres de son Maître. Jésus-Christ n'a-t-il pas été au peuple? Sa vie ne se résume-t-elle pas dans ces simples mots : « Pertransiit benefaciendo et sanando omnes ; Il a passé en faisant le bien et en guérissant toutes les infirmités»? Voyons-le agir. Il ne se contente pas de diriger quelques âmes d'élite, il est presque toujours avec les petits, avec les hommes du peuple, avec la portion vive et forte de la nation. Entendons-le parler. Il fait causer ceux qu'il rencontre, il s'intéresse à leur vie de chaque jour, il entre dans leurs préoccupations, il prend leur langage. Il parle aux apùtres de leur rude métier de pAcheurs; aux docteurs, des Ecritures qui leur sont familières ; à tous, de ce qu'ils font et de ce qu'ils disent. Ses paraboles sont empruntées à la vie juive ; elles sont une prédication locale et personnelle vécue et vivante. Comme les hommes de son temps et de son pa3^s devaient facilement le comprendre! Il semblait ne parler que pour eux. Il leur disait la vérité éternelle, mais il la leur

disait en l'actualisant, en l'ajustant à leurs idées, à leurs habitudes, à leurs besoins, à leurs possibilités. Ainsi s'est comporté Notre-Seigneur Jésus- Christ, et, s'adressant à ses apôtres et à ses prêtres, il leur a dit : « Ite ad oves quœ perieriint ; Allez vers les brebis égarées et perdues ! » Voilà des exemples et des ordres contre lesquels rien ne saurait prescrire. Pour nous régénérer, pour nous mettre dans la vérité et dans le devoir, nous n'avons pas à innover, nous n'avons qu'à revenir à nos origines, aux origines chrétiennes. Jésus-Christ ne nous apparaît qu'au milieu du peuple et parmi les foules. Donc il faut aller vers nos brebis, vers nos hommes. C'est la méthode non seulement moderne, mais traditionnelle, apostolique et évangélique. 11 est raconté de saint Grégoire le Thaumaturge, disciple d'Origène et évêque de Néocésarée, que, sentant sa mort prochaine, il s'informa du nombre d'infidèles qui se trouvaient dans la ville. On lui répondit : 17. Il leva alors les yeux au ciel en soupirant et en pleurant doucement : « Dieu soit béni, dit-il. Il n'y avait que 17 fidèles quand je reçus l'épiscopat ! » Après avoir dit ces mots, il rendit son fime à Dieu. Evoques et prêtres de France, ambitionnons de telles conquêtes et travaillons à la conversion de nos infidèles.

III. Comment aurons-nous prise sur tant d'hommes qui nous échappent? Entrons ici dans quelques détails. Pour exercer sur les hommes une action individuelle convertissante, il faut d'abord les aimer. La bonté vraie désarme et gagne les cœurs. Les hommes nous croiront, quand ils nous aimeront, et ils nous aimeront dans la mesure de notre affection à leur endroit. Aimons donc les hommes de notre époque. Nous ne vivons ni au xiii^ siècle, ni au xvii% ni même au xix\ Le passé est mort, et nous n'avons plus à nous en occuper, sinon pour y puiser des leçons. Nous vivons au xx® siècle, et, bien qu'il y ait dans notre société contemporaine beaucoup de scories, il y a aussi beaucoup d'or pur. Il ne s'agit pas de maudire les hommes de ce temps, mais bien de les aimer; ils ont des qualités qui méritent toute notre estime; ils ont des aspirations et des besoins auxquels il convient de coopérer et non de faire échec; et jusque dans leurs défauts ils attendent de nous que nous leur tendions une main secourable. Quand un malheureux tombe à l'eau et va se noyer sous nos yeux, l'heure n'est pas de lui jeter des pierres ou des imprécations qui ne peuvent que précipiter sa perte, mais bien de le prendre en pitié et de lui tendre la perche pour le sauver. Plus nos contemporains sont étrangers

et même hostiles à la religion, et plus ils sont dignes de notre charité compatissante.

Allons donc à eux et tachons de les connaître en les regardant vivre, en les observant, en conversant avec eux. Certains médecins, avant de donner leurs consultations, causent longuement avec leurs malades et leur posent une foule de questions qui paraissent, de prime abord, parfaitement inutiles. De cette manière, ils s'enquièrent de l'état mental de leur client et de ses habitudes, gagnent sa confiance et se mettent en voie de le guérir. Ainsi fait le prêtre, curé ou vicaire, qui va visiter les fermes et les métairies de son village, les quartiers opulents ou populaires de sa paroisse de ville. 11 parle à tout le monde. Par un mot dit çà et là, par un bout de causerie familière prolongée au coin d'un champ ou au coin du feu, dans le salon, dans la chaumière, dans l'atelier, il se tient en contact avec ses paroissiens. On accusait Lacordaire d'être le ministre du Pape, un souverain étranger, et l'illustre orateur répondait : u Je suis le ministre de quelqu'un qui n'est étranger nulle part, de Dieu ! » Tel le prêtre, représentant de Jésus-Christ au milieu de son troupeau : il doit être partout chez lui ; personne ne lui est étranger, et il n'est étranger à personne.

IV. Il y a juste six ans, le 18 janvier 1901, Léon XIII adressait au monde catholique son incomparable Encyclique Graves de oommuni sur la démocratie chrétienne, et dans ce document magistral qui fut, hélas! comme tant d'autres, inaperçu, ou discuté, il insérait une petite phrase latine qu'il eut fallu écrire en lettres d'or à la porte de tous les presbytères. Il déclarait qu'il est opportun d'aller au peuple et de se mêler à lui pour lui faire du bien, prodire inpopulum in eoque sahitariter versari opportunum esse. Tous ces mots sont à peser et à méditer.

Prodire^ s'avancer, sortir, paraître en public, c'est-à-dire tout juste l'opposé de rester caché et solitaire, dans l'expectative.

Prodire in populum^ aller, se faire voir au milieu du peuple. Attention ! Un prêtre qui prêche avec soin, qui confesse avec assiduité ceux qui se présentent, qui fait ses catéchismes convenablement, est-ce un prêtre qui va au peuple ! Non. C'est le peuple qui vient à lui. — Un prêtre qui va voir ses malades en danger de mort avec régularité, est-ce un prêtre qui va au peuple? Oui et non. Oui, puisque ce prêtre sort de chez lui, se dérange, se déplace. Non, puisque sur la masse de la population les malades ne sont qu'une infime minorité. — Un prêtre qui visite de temps

en temps sa paroisse, qui cause à tous ceux qu'il rencontre, qui' s'intéresse aux mères de famille, aux enfants, aux vieillards, aux pauvres, est-ce un prêtre qui va au peuple? Oui et non. Oui, puisqu'il voit à domicile la plus grande partie de sa population. Non, puisqu'il n'a pas vu la partie forte de sa population, les hommes, les ouvriers, les travailleurs qui sont dehors, aux champs, à l'usine, au chantier, au bureau. — En somme, le prêlre dont je viens de parler a rencontré le peuple des femmes, le peuple des enfants, le peuple des malades; ce sont de petits peuples qu'on aurait tort de négliger évidemment; mais il n'a pas rencontré le grand peuple, le peuple qui gagne la vie des femmes, des enfants et des malades, le peuple qui dans nos sociétés démocratiques détient le pouvoir, le peuple qui lit, qui discute, qui vote et qui fait passer dans ses votes son indifférence, ses préventions ou ses haines à l'endroit de la religion. Nous autres prêtres et catholiques, nous prenons et "nous évangélisons le peuple des femmes, le peuple des enfants, le peuple des infirmes, et trop souvent, hélas! nous laissons à l'homme-ennemi, au commis voyageur de l'impiété, au missionnaire de la libre pensée, le grand peuple des travailleurs, le peuple robuste qui produit, qui travaille et qui

gouverne. Comment aller à ce peuple? C'est une autre question qui sera abordée et résolue plus tard. Pour le moment contentons-nous de mesurer l'extension du mot de Léon XIII, prodire in popiiliim^ aller au peuple.

In eoque saluiariter ver sari. Il faut aller au peuple, y établir en quelque sorte sa demeure, vivre avec lui, pour lui faire du bien, pour lui procurer les biens de l'âme et les biens du corps. Les hommes ne viennent pas à nous ; il faut aller à eux par Tapostolat individuel. Cette première leçon est d'une importance capitale, et elle peut nous sugsçérer dès maintenant de bons désirs et de multiples résolutions.

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