CHAPITRE III
Grâce à Dieu, les vrais chrétiens sont encore nombreux parmi nous. Mais il faut reconnaître qu'ils sont à l'état de minorité. A côté d'un groupe de sectaires sans foi ni loi, ennemis déclarés du christianisme, apparaît une immense multitude qui s'abstient de toute pratique religieuse ou qui se borne à une pratique insuffisante. Prêtres et laïques, nous ne pouvons pas nous désintéresser de cette multitude; ces hommes sans religion sont nos frères ; il faut aller à eux, leur parler, leur faire du bien, les éclairer, les attendrir, les convertir, par l'apostolat individuel, âme par âme, petit à petit. Ils ne viennent plus à l'église ; il faut les y faire venir. Est-ce facile? Non. Est-ce possible? Oui.
I. Il serait puéril de prétendre qu'il est facile de faire venir les hommes à l'église. D'abord un certain nombre ne peuvent pas venir ; ils n'ont
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pas de dimanche, ou ils n'ont qu'un dimanche tronqué, dont toute la matinée est prise par le travail et dont l'après-midi ne se prête guère aux exercices religieux. Et puis, à côté de ceux qui ne peuvent pas venir à l'église, en voici d'autres qui n'osent pas. Ils sont les esclaves terrorisés d'un pouvoir antichrétien qui ne permet pas à ses fonctionnaires d'entrer dans les églises, ou .bien le respect humain, les railleries du libre penseur aviné, les persécutions de l'atelier et du bureau les empêchent de manifester au dehors le peu de religion qu'ils gardent encore au fond du cœur. Ce n'est pas tout. A ceux qui ne peuvent pas ou n'osent pas venir à l'église, il faut ajouter ceux qui ne veulent pas. A cause de l'éducation viciée qu'ils ont reçue ou du milieu perverti qu'ils fréquentent, à cause des mauvaises passions ijui les inspirent ou des mauvaises lectures qui les surexcitent, ils sont les ennemis acharnés de la religion et ils ont juré de ne pas mettre le pied dans ses temples. Et enfin combien d'hommes qui ne sont pas méchants, mais qui sont ignorants, qui ne détestent pas la religion, mais qui ne la connaissent pas, qui ne savent plus rien des choses religieuses et en sont complètement déshabitués ! Nous avons au sein de notre société française des milliers et des milliers d'hommes
qui ne sont pas moins étrangers au christianisme que les infidèles perdus au centre de la Chine. Comment ramener à Téglise tous ces hommes qui ne peuvent pas, ou qui n'osent pas, ou qui ne veulent pas, ou qui ne savent plus y venir ? Le problème est plus ou moins difficile à résoudre. Il faut distinguer entre les paroisses importantes et celles qui le sont moins. Les premières comptent plus d'éléments favorables, les secondes plus d'éléments réfractaires. Dans les paroisses importantes, le respect humain est moins intense et moins dominateur, on agit sur une collectivité considérable, on a donc chance de ramasser et de ramener au bercail un certain nombre d'hommes; dans les paroisses de moindre importance, fentreprise est plus laborieuse et le succès plus aléatoire ; dans les paroisses rurales, les conditions ne sont pas les mêmes que dans les paroisses de ville, et les résultats se diversifient avec les localités ; mais, avouons-le, partout les difficultés de faire venir les hommes à l'église sont réelles, elles sont grandes, elles sont angoissantes.
Cependant elles ne sont pas insurmontables. En cette matière si complexe, nous pouvons nous tromper de deux manières, ou par manque de courage ou par excès d'ambition. Nous manque-
rions de foi et de courage, si, craignant de ne pas réussir, nous négligions le ministère des hommes. Au xvi^ et au xvu^ siècle, le zèle du clergé a fait rentrer dans le sein de l'Eglise catholique une multitude de protestants ; ce que nos pères ont fait à la suite de l'hérésie protestante, faisons-le contre la lihre pensée et toutes les doctrines d'impiété qui ravagent notre époque. Pouvonsnous faire moins pour la cause de la foi et pour le salut des âmes que ne font aujourd'hui tant d'orateurs improvisés pour la politique, pour la science, et trop souvent pour des fins frivoles ou nuisibles? Si nous attendons que le succès soit hors de doute, nous ne ferons jamais rien ; un succès médiocre et relatif sera déjà un avantage considérable et une digne récompense de nos efforts. Soyons courageux et entreprenants. Mais d'un autre côté ne soyons pas trop ambitieux. Lorsque nous avons formé le dessein de ramener les hommes à l'église, n'espérons pas obtenir un ébranlement général, une conversion en masse. Sachons nous contenter de résultats modestes. Nous avons devant nous une immense multitude d'indifférents ; il ne s'agit pas d'en faire la conquête immédiate, mais seulement d'y faire une trouée et de conquérir un certain nombre d'unités. Gagner toute la masse, c'est le rêve ; gagner
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quelques hommes, c'est la réalité, c'est le labeur possible, nécessaire, urgent, c'est l'entreprise qui peut et qui doit réussir. Presque partout nous avons autour de nous quelques chrétiens de race, qui appartiennent à des familles de souche chrétienne, à de vieilles familles solidement attachées à la foi et à la pratique religieuse. Vpilà déjà des hommes gagnés. L'ancienne bourgeoisie s'est notablement rapprochée de la religion ; dans l'industrie, dans le haut commerce, dans les carrières libérales, au barreau, à l'armée, dans la médecine, les chrétiens sout nombreux, et parmi ceux qui ne le sont pas encore, beaucoup s'éclairent à la lumière des expériences publiques et privées et s'orientent vers la vérité religieuse. Voilà encore des hommes que l'on peut aborder et grouper au pied des autels. Et enfin, dans les classes populaires, que d'âmes droites n'attendent qu'une occasion, un mot, un appel, une provocation bienveillante pour sortir de l'indiflerence et se mettre en marche vers l'église de la paroisse! Il faut ramener les hommes à l'église. Est-ce facile ? Non. Est-ce possible ? Oui, au moins dans une certaine mesure.
IL Quels sont les moyens à prendre pour réussir dans cet apostolat? Suffit-il d'annoncer en
chaire que les hommes sont invités à assister à une messe ou à une conférence religieuse instituées spécialement pour eux? Non, cela ne suffit pas. Il faut employer des moyens de publicité et de propagande, qui sont aujourd'hui nécessaires, qui n'ont en eux-mêmes rien de condamnable, qui peuvent d'ailleurs servir toutes les causes bonnes et mauvaises. On se procurera les noms et les adresses de tous les paroissiens, et on leur adressera une lettre personnelle d'invitation. On passera dans les écoles chrétiennes et on recommandera aux enfants de déterminer leurs grands frères et leurs papas à venir à l'église ; ils pourront, au besoin, les y amener eux-mêmes. Quelquefois on posera sur les murs dé la paroisse une centaine d'affiches annonçant la date, l'heure et le sujet des conférences religieuses. Tous ces moyens de propagande ne sont qu'une forme, appropriée aux temps modernes, de la consigne qui nous a été tracée par notre divin Maître : ulte ad oves quœ perierunt; Allez vers les brebis égarées. » Mais, ne l'oublions pas, la meilleure méthode pour amener les hommes à l'église est d'aller les voir, de faire à domicile le plus grand nombre possible de visites. Tels hommes qui se seraient abstenus se décideront à venir si nous faisons auprès d'eux une démarche, et un seul
auditeur que nous aurons gagné nous en amènera souvent plusieurs autres.
Et puis, quand on a convoqué les hommes, il importe de leur faire à l'église un accueil sympathique. Rien ne les décourage et les rebute comme de ne savoir oii se mettre dans le lieu saint. Il faut donc les recevoir dans la grande nef et aux portes, leur réserver des places, ne pas leur faire payer les chaises. Il est nécessaire de les grouper de manière qu'ils se sentent les coudes et que tout de suite le respect humain soit battu en brèche et vaincu. A aucun prix l'assistance ne doit s'éparpiller dans les bas-côtés; la place des hommes est dans la nef, devant l'autel et au pied de la chaire ; on aura soin de garnir les vides et d'éviter ces immenses déserts de chaises inoccupées qui produisent sur l'assemblée un effet moral désastreux. Les femmes seront admises aux conférences et aux réunions des hommes; elles occuperont les basses nefs.
Voilà donc nos hommes assemblés à l'église, commodément placés et groupés. Peut-on et doiton les faire chanter? Pourquoi pas? La puissance du chant est très grande sur les hommes assemblés. Quelqu'un nous disait un jour qu'il y aurait à supprimer dans nos églises deux personnages encombrants : l'organiste et la chaisière,
la chaisière qui ouvre le porte-monnaie des assistants et l'organiste qui leur ferme la bouche. Il y a du vrai, beaucoup de vrai dans cette boutade. 11 est certain que la chaisière n'est pas à sa place dans les réunions d'hommes ; ils donnent d'ailleurs tous, et volontiers, à la quête. Quant à l'organiste, il n'est pas douteux que généralement son rôle est devenu trop considérable et vraiment envahissant dans nos offices. Les maîtres de chapelle sont faits pour aider, et non pour remplacer les fidèles, et la notion bien comprise du culte extérieur et public suppose la participation de tous à la prière de l'Église. Si l'on veut s'en donner la peine, en y mettant de la persévérance, du temps et du tact, on arrive à faire chanter les hommes. Esclaves de la coutume, de la mode, d'un faux respect humain, les femmes sont rebelles au chant des offices liturgiques et des cantiques. Une fois groupés, les hommes prennent facilement part aux chants latins et français. Dans les fêtes ou processions du Saint-Sacrement, ils chantent merveilleusement le Pange lingua, YAdoro te, le Lauda Sion. A la messe ils exécutent avec entrain le Credo, VO Salut aris, le Magnificat. Les chants de circonstance, tels que le Miserere, le Stabat Mater, le Rorate, VO Filii, VAve maris Stella, leur sont très accessibles et très
familiers. On peutaussileur distribuer des feuilles imprimées qui contiennent quelques cantiques français faciles et populaires. Nous gémissons sur l'indifférence de la foule et sur la désertion de nos temples. Le remède à ce mal serait d'intéresser nos fidèles aux ofiices, de ne pas les clouer sur leur chaise, inoccupés et purement passifs, de leur mettre entre les mains les paroles à chanter, et de faire revivre ainsi les habitudes et les joies relig^ieuses si familières aux âges et aux pays de foi.
11 nous reste un mot à dire sur la manière de parler aux hommes dans nos assemblées religieuses. L'attrait de la parole publique est très répandu, et les hommes du peuple ne l'éprouvent pas moins que les esprits cultivés. Mais encore faut-il que la parole publique soit appropriée à l'état d'âme des auditeurs, aux besoins de leur esprit et aux exigences de leur faiblesse. Encore faut-il que dans notre clergé se forment de nombreux orateurs sacrés capables d'éclairer et de convaincre les hommes de nos villes et de nos campagnes. La science sacrée, exégèse, théologie, philosophie, histoire ecclésiastique, est nécessaire à la prédication; mais elle n'est pas la prédication. Si l'on veut bien vulgariser, il faut beaucoup savoir, rien n'étant dangereux comme de sortir des for-
mules scientifiques de la théologie. On le doit cependant sous peine de n'être pas compris. Cette transposition des formules théologiques, cette interprétation populaire des mots consacrés, est un travail des plus intéressants, mais aussi des plus délicats. Pour parler aux hommes, pour les intéresser et les instruire, il faut d'abord avoir quelque chose à leur dire, et ensuite savoir le leur dire. Les questions les plus élevées du dogme, de la morale et du culte peuvent et doivent leur être présentées, mais dans un langage toujours clair et accessible à tous, mais avec un accent de sincérité qui va au fond des âmes remuer les fibres les plus intimes. Arrière les ornements inutiles, les abstractions et les nuages, les vaines sentimentalités, les imprécisions, quand il s'agit de captiver l'attention des hommes, de leur faire des convictions, de leur donner conscience de la valeur de leur foi, de les rendre capables de défensive et d'offensive dans la profession de leur religion ! Et puis, en nous adressant aux hommes, n'ayons pas l'air de parler sur des sujets étrangers à la vie réelle ; produisons cette impression sur nos auditeurs que les sujets religieux sont vrais de la vérité de la vie et palpitants d'actualité. Les hommes de notre temps sont des métaphysiciens inconscients et des positivistes déter-.
minés ; ils ne sont pas incapables de faire de la philosophie, mais ils veulent surtout voir la vérité et en quelque sorte la toucher du doigt. Prenonsles comme ils sont, et que, sortant de l'église, après nous avoir entendus, ils soient obligés de dire : « Je suis venu, j'ai vu et j'ai été convaincu ! » Il n'est pas facile, mais il est cependant possible de faire venir les hommes à l'église, et, pour peu que l'on réussisse dans cet apostolat, que d'heureux résultats obtenus ! Les bons chrétiens sont affermis dans leur foi et encouragés dans la pratique de leurs devoirs; les indifférents se rapprochent de la religion ; et les impies se sentent moins forts et moins audacieux. L'esprit public s'améliore et la paroisse se restaure. Le prestige de la religion et son autorité se relèvent avec éclat, et la malheureuse Eglise de France voit poindre à l'horizon des jours meilleurs.
TRAVAIL NÉCESSAIftE. — 21.