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CHAPITRE IV

Il faut ramener les hommes à la religion et les faire venir à l'église. Or, parmi les moyens de les ressaisir, de les intéresser et de leur faire du bien, il en est un que nous avons pratiqué et expérimenté pendant dix-sept ans et sur lequel nous voulons insister aujourd'hui. Nous nous proposons de parler des messes d'hommes qui peuvent réussir à peu près dans toutes les grandes paroisses et qui sont même possibles d'une certaine façon dans les petites paroisses. Puissions-nous faire comprendre aux catholiques militants et à nos prêtres les besoins impérieux des temps nouveaux et l'obligation qui s'impose à tous d'orienter l'apostolat du côté des hommes, qui sont la partie forte et dirigeante de la société !

ï. Notre siècle ne se désintéresse pas de la religion. On peut même dire qu'au fond de nos débats contemporains, débats philosophiques, scientifiques, politiq .les ou économiques, il n y a guère

qu'une question, la question théologique, la question religieuse. Elle se retrouve sinon sur toutes les lèvres et sous toutes les plumes, du moins dans le secret de toutes les âmes et au terme de tous les conflits. Elle n'est pas toujours nommée, elle n'est jamais absente. La religion est l'objet principal de la préoccupation universelle. Mais combien elle est peu connue ! Les hommes en grande majorité sont d'une ignorance religieuse monumentale. Entait de religion, les hommes du peuple ne savent rien, et les hommes cultivés à peu près rien. La plupart ont oublié les notions les plus élémentaires du catéchisme.

Il faut les instruire. L'instruction religieuse est aujourd'hui plus rare et en même temps plus nécessaire qu'a:itrefois. Autrefois on pouvait se contenter d'une religion purement traditionnelle et en quelque sorte instinctive ; on allait à la messe pour imiter les parents, parce que tout le monde y allait, mais sans bien savoir personnellement pourquoi. Aujourd'hui ce n'est plus cela. Un vent de curiosité, de discussion et de doute souffle en tempête sur toutes nos régions de France, même sur les régions jadis les plus fermées, comme la Provence, la Creuse, la Bretagne et la Vendée. Les vérités religieuses sont fiévreusement agitées, contredites niées dans le monde des usines, des

magasins, des cafés et des casernes, et jusque dans les plaines tranquilles où le bouvier fraîchement revenu du service militaire prend résolument le contre-pied de renseignement gênant du curé. Pour qui réfléchit, nous assistons non pas à une disparition de la foi, mais à une évolution dans le domaine religieux, comme d'ailleurs dans le domaine social ; les idées se brassent et s'éclaircissent peu à peu. Ce n'est pas un mal. Du choc des opinions jaillira la lumière. Mais cette situation nous crée un devoir, le devoir impérieux de connaître, et, par conséquent, d'étudier la religion. En donnant aux hommes chaque dimanche une messe faite pour eux, on leur offre une excellente et facile occasion de s'instruire de la religion. Sans doute ils peuvent, à la maison, feuilleter et méditer à loisir quelques bons livres. Mais, hélas ! 011 sont les bons livres? Et qui a le temps et le courage de les lire? Le livre est mort, la parole est vivante. Prenez le plus beau livre du monde, lisez-le... Rien ne vit. Ecoutez un orateur sacré, même inexpérimenté et imparfait : s'il parle avec son âme sincère et convaincue, tout de suite une émotion se produit en votre âme. Les hommes trouveront au pied de la chaire une illumination que ne leur donnera pas le livre. A la messe des hommes, on s'instruit de la religion.

Et assez vite les auditeurs un peu assidus des réunions dominicales deviennent des apôtres, des réflecteurs de la lumière, les docteurs de ceuxqni ne savent pas. Ils répercutent autour d'eux les échos de l'enseignement reçu à l'église. Ils sont en mesure de placer un mot utile dans une conversation qui s'égare. Ayant des idées nettes, des convictions réfléchies et raisonnées, ils les font partager à d'autres. Ils réfutent les ohjections courantes. Ils imposent silence aux plaisanteries grossières. L'homme qui sait est très fort, môme quand il n'a qu'une science religieuse moyenne. Dans le royaume des aveugles, les horgnes sont rois. Les hommes qui viendront régulièrement à la messe faite pour eux, et qui y recevront l'enseignement du prêtre, en sauront plus que les quatre cinquièmes de leurs contemporains, ils seront une minorité, mais une minorité armée, convaincue et conquérante.

IL Et puis la messe des hommes n'est pas seulement une illumination, elle est un groupement, et à ce second point de vue elle est encore éminemment salutaire. Car, dans notre siècle, les timidités religieuses sont peut-être plus déplorables que les ignorances religieuses. Que d'hommes qui n'osent pas professer la religion! qui n'ont

pas la liberté d'aller à la messe, si ce n'est peutêtre à une messe furtive et cachée, parce qu'ils seraient menacés dans leur place, dans leur avancement, dans le pain môme dont ils ont besoin pour vivre ! Et à côté de ceux qui auraient tout à craindre et beaucoup à perdre, s'ils se montraient religieux, et dont il faut surtout avoir pitié, combien d'autres qui n'ont rien à craindre et rien à perdre, et qui ont peur cependant de maniiesler leurs sentiments chrétiens ! Ils ont peur d'un mot, d'un sourire, d'une ombre. Ils ont peur de rien, d'un clignement d'yeux, d'un haussement d'épaules, d'un léger plissement des lèvres. On ne va pas à la messe. Pourquoi? Parce qu'on n'y va pas. Ce n'est pas la persécution violente, c'est le milieu dans lequel vivent nos contemporains qui les empêche de se montrer chrétiens. Le mauvais air tue plus de monde que l'épée. On a peur de s'affranchir des habitudes ambiantes, de ne pas faire comme les autres, de ne pas hurler avec les loups, de ne pas emboîter le pas derrière la foule. Les esclaves du respect humain se comptent par milliers.

A la messe des hommes, la lutte contre le respect humain est facile. On se groupe. Une corde soulève 30 kilogrammes. Deux cordes tressées en une soulèventTOkilogrammes. ïroiscordes tressées

en une soulèvent 120 kilogrammes, et ainsi de suite. Par l'union, la force n'est pas simplement doublée, mais triplée, décuplée, centuplée. Les ennemis de la religion le savent bien. Ce qui fait leur succès, ce qui leur assure une puissance désastreuse, c'est précisément l'association, l'union. Ils ont des sociétés secrètes qui ensei'rent en ce moment l'Europe et le monde entier dans leur perfide réseau. C'est là qu'ils recrutent ces agents actifs, ces émissaires à tous les degrés qui vont partout semer des germes d'erreur; par là, ils réussissent à produire, à certains moments, des effets prodigieux, de ces mouvements sociaux qu'on ne s'expliquerait pas, en dehors de cette ressource formidable provenant de l'association. Quand donc les honnêtes gens comprendront-ils que, eux aussi, ils doivent s'associer, s'unir, se grouper... et se grouper sur le seul terrain solide, sur le terrain religieux? A la messe des hommes on se groupe. On prie ensemble. Sans doute la prière solitaire et privée est douce et profitable à l'âme. Mais combien plus puissante, plus féconde, plus alerte, est la prière en commun, la prière collective, la prière chantée de plusieurs centaines d'hommes! A travers les voûtes du temple, elle monte dans l'infini jusqu'au cœur de Dieu.

Ec à travers les portes du temple elle va retentir

jusqu'aux oreilles des indifTérents et des timides qu'elle encourage et qu'elle attire. Quand la panique se met dans un corps d'armée, il suffit souvent de quelques braves pour arrêter les fuyards, pour les rallier, pour les conduire à la bataille et à la victoire. Telle est l'influence bienfaisante des hommes courageux qui se réunissent chaque dimanche à la messe spécialement instituée pour eux. Leur exemple n'est pas seulement une éloquente manifestation de foi et de sainte liberté; il est encore un encouragement viril à l'adresse de la multitude tremblante et effarée qui n'ose pas franchir le seuil de nos temples. Ces hommes groupés et agenouillés montrent à tous qu'il est possible et qu'il est glorieux de servir Dieu, que la race des chrétiens n'est pas morte et qu'elle n'a pas envie de mourir. En venant à l'église, ils y font venir les autres.

III. Mettons-nous bien dans l'esprit que la religion n'est pas un petit enclos où les gens bien élevés vont se promener le dimanche, mais qu'elle est l'universel et immense carrefour oi^i doit se croiser et se concentrer la foule. Catholiques, nous ne pouvons pas nous contenter de nous sanctifier nous-mêmes, sans songera christianiser nos frères qui oublient de se sanctifier. Prêtres, nous ne

sommes pas seulement les hommes de Dieu, mais les hommes de la multitude ; nous ne devons pas veiller seulement sur les calices, nous devons veiller aussi sur les âmes... et sur toutes les âmes. La grande malédiction de Dieu sur un peuple, ce serait de lui donner un sacerdoce au cœur rétréci qui ne s'occuperait que de quelques brebis. « Voici que je susciterai sur la terre, dit le prophète Zacharie, un pasteur qui ne visitera pas les brebis abandonnées, — qui ne les recherchera pas dans leur dispersion, — qui ne guérira pas les brebis malades, — qui ne nourrira pas les brebis saines, — mais qui mangera la chair des plus grasses, et leur rompra la corne des pieds. » Avec la grâce de Dieu, évèque et prêtres du diocèse de Versailles, jamais de la vie nous ne serons ce pasteur-là. Nous nous préoccuperons et nous nous occuperons de toutes nos brebis, des brebis infidèles encore plus que des brebis fidèles.

Si c est possible, si nos paroisses sont assez populeuses et si elles nous offrent quelque chance de succès, nous essaierons de fonder une messe spéciale pour nos hommes. N'en doutons pas, le besoin religieux est inhérent à la nature humaine, et beaucoup d'hommes que nous considérons comme des païens irréductibles ont le secret désir de s'assembler au pied des autels dans l'audition

de la parole de Dieu et dans la prière collective. Ils n'osent pas. Ils ne savent pas. Allons à eux le cœur ouvert, le visage bienveillant, la main tendue. Groupons-les pour les aguerrir ; parlons-leur pour les instruire. Nous avons grâce et mission pour enseigner la religion. Hiérarchisés comme nous le sommes, nous échappons au péril de l'erreur. Nous avons une doctrine, nous sommes même les seuls à en avoir une, nous avons toujours quelque chose de solide et de substantiel à mettre sous la dent de l'intelligence humaine. Il est dans les desseins de Dieu que l'Evangile se propage par l'enseignement oral. La chaire catholique est la source officielle et populaire de l'instruction religieuse. Et, enfin, pourquoi sommes-nous sur la terre, sinon pour instruire et pour sanctifier ?

Que si une paroisse est trop petite ou trop ingrate pour pouvoir se prêter à l'institution d'une messe d'hommes, le clergé n'est pas dispensé de s'occuper des hommes très spécialement. Pendant certaines périodes de l'année, par exemple pendant le Carême, il faut leui' offrir des conférences particulières. Aux grandes fêtes de l'année, on aura soin de préparer de beaux offices religieux qui les impressionneront favorablement, et on leur adressera une prédication capable de les instruire et de leur faire du bien. Le jour de

la première communion de leurs enfants, ils seront invités à venir à l'église et ils y auront des places réservées. Chaque dimanche, à la grand'messe de paroisse, on tâchera d'avoir un petit groupe d'hommes et de jeunes gens qui pourront peut-être exécuter en commun le chant grégorien. Dans la paroisse de Saint-Gloud, la grand'messe paroissiale a été simplifiée et abrégée, et les hommes y assistent en grand nombre, bien placés et groupés. Dans la paroisse de Gonesse, les chants liturgiques sont merveilleusement exécutés par une maîtrise composée d'hommes, de jeunes gens et d'enfants. Une messe d'hommes n'est pas partout possible, mais il est possible partout, et il est aujourd'hui absolument nécessaire, de travailler à l'évangélisation des hommes et de les ramener à la religion qu'ils ignorent et qu'ils ne savent plus pratiquer.

Bossuet a quelque part une belle parole. 11 dit : « Point de travail, quand nous serons dans le lieu du repos ; mais point de repos tant que nous sommes dans le lieu du travail. » Plus que n'importe qui, Bossuet avait le droit de parler ainsi, lui qui travaillait tout le jour et, à peu près, pendant toute la nuit. Il travaillait d'intelligence; mais le labeur que fournit la tête de l'homme est encore plus douloureux que celui qui meurtrit

ses membres. Puisque donc, prêtres et laïques, nous sommes dans le lieu du travail, méritons | d'entrer un jour dans le lieu du repos et, d'une âme infatigable, accomplissons notre tâche. Sanctifions-nous en sanctifiant les autres, christianisons nos frères, soyons les convertisseurs et les rédempteurs de nos contemporains qui sont nos parents, nos amis, nos voisins et qui ont besoin de notre apostolique dévouement.

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