CHAPITRE V
Jusqu'ici nous avons parlé des moyens de ramener les hommes à la religion. Nous voudrions pousser plus loin nos investigations et nos exigences et répondre à cette question : Est-il utile et possible d'établir le règne de la piété parmi les hommes? Pouvons-nous, et devons-nous, former non seulement des chrétiens, mais des fervents et des apôtres? Sans aucune hésitation, nous répondons affirmativement.
I. Ce qui fait la valeur et ce qui est l'âme d'une paroisse, c'est le nombre de personnes pieuses qu'elle renferme. Une paroisse qui n'aurait pas de personnes pieuses serait une paroisse morte. Si elle n'en avait qu'un fort petit nombre, ce serait une paroisse languissante. Si elle en a beaucoup, c'est une paroisse qui vit, c'est une paroisse qui a une àme : mens agitât molem. Et nous appelons personnes pieuses celles qui, non contentes de pra-
tiquer l'essentiel de la religion, aspirent et s'adonnent à la vie parfaite. Il faut mettre au premier rang de ce bataillon d'élite les personnes consacrées à Dieu, les religieux et les religieuses qui font profession de la perfection chrétienne. Mais les religieux et les religieuses ne sont qu'une petite exception ; ils sont comme l'état-major de la piété; et à leur suite, dans toute paroisse bien organisée, doit se presser une foule compacte d'âmes privilégiées qui pratiquent la vie parfaite sous l'habit laïque. Ces âmes peuvent et doivent se trouver un peu partout. Les unes vivent dans la sainte virginité, et les autres dans le saint état du mariage. Il y en a qui gravissent les plus hautes cimes de la sainteté dès l'âge le plus tendre, et il y en a qui cachent sous les glaces de la vieillesse les plus brûlantes ardeurs de l'amour de Dieu et du zèle. Telle jeune fille, dans sa famille, est une sainte Thérèse ignorée du monde et admirée du ciel, et tel jeune homme, dans son atelier, a la valeur morale d'un saint Louis de Gonzague. Ici, dans un salon, une grande dame aime Dieu comme une Carmélite, et là, dans un modeste logis, une pauvre ouvrière, en conduisant son aiguille, fait une oraison sublime. On pense souvent et quelquefois l'on di' tout haut que la piété n'est que pour les femmes. C'est
faux. Au milieu de notre monde matérialisé et indifférent, des hommes se rencontrent, et ils pourraient être plus nombreux, qui ont dans le service de Dieu une délicatesse exquise et une extraordinaire générosité d'âme.
Des hommes fervents, foncièrement pieux, il y en a eu dans tous les siècles, il y en a eu au siècle dernier. Pourquoi n'y en aurait-il pas dans notre siècle? Le général de Sonis, le glorieux mutilé de 1870, communiait chaque dimanche. Montalembert allait à ses grandes batailles parlementaires après avoir entendu la messe. O'Connell faisait tous les ans une retraite de huit jours. Un jour, en pleine cathédrale de Quito, un prédicateur ayant demandé quelques hommes de bonne volonté pour porter une croix, qu'on devait planter aux portes de la ville, le Président de la République, Garcia Moreno, descendit de la tribune et sollicita l'honneur de placer sur ses épaules le glorieux fardeau. Le D"^ Récamier se faisait gloire de dire son chapelet. La liste serait longue des grands hommes contemporains qui furent de grands chrétiens, non seulement des chrétiens croyants et pratiquants, mais des chrétiens fidèles à certains exercices de piété, tels que la méditation, le chapelet, l'examen de conscience, l'assistance à la
messe en semaine, la visite quotidienne au Saint- Sacrement, la lecture spirituelle, la communion fréquente. « L'homme, a-t-on dit, n'est jamais plus grand qu'à genoux. » C'est vrai. La gloire vient d'en haut. Rien ne nous rapproche plus de Dieu que la prière, rien ne nous grandit plus qu'elle.
IL II importe donc d'acclimater la piété parmi les hommes, au moins parmi un certain nombre d'hommes et de jeunes gens.
Est-ce que, dans les grandes paroisses, nous ne trouverions pas quelques chrétiens qui, volontiers, ajouteraient à leur prière du matin quelques minutes de méditation? et qui, le soir, prendraient facilement l'habitude de dire le chapelet?
Parlons du saint sacrifice de la messe. L'Irlande a conservé sa foi intacte par son amour passionné de la messe. Sait-on que, dans Dublin seulement, 40.000 personnes entendent la messe chaque jour? Gomme nous sommes loin d'un pareil exemple! Dans nos églises, aux messes de semaine, on voit quelques femmes, pas d'hommes. C'est un double désordre. Beaucoup de femmes pieuses ou prétendument pieuses négligent le saint sacrifice de la messe ou n'y assistent que le jour où elles communient, et les hommes, en règle générale,
n'y assistent jamais ; il faudrait se gêner, et puis ce n'est pas la mode, on n'y pense même pas.
La dévotion envers la sainte Eucharistie est pourtant une partie essentielle de la piété catholique, et l'on ne conçoit guère un chrétien fervent qui se contente d'une messe par semaine, le dimanche, et d'une communion par an, à Pâques. Avec l'assistance à la messe en semaine et la communion fréquente, nous conseillons encore l'adoration nocturne, œuvre de prière et de réparation faite spécialement pour les hommes. Dans la mesure du possible, tous ceux d'entre les laïcs qui ont au cœur l'amour de Jésus-Christ doivent être invités à s'enrôler dans cette belle œuvre, si bien adaptée à la gravité exceptionnelle des apostasies publiques qui se consomment sous nos yeux. Il est évident que beaucoup ne pourront pas s'imposer ce sacrifice, empêchés qu'ils sont par leur santé ou par leurs occupations ; mais on trouvera cependant des adorateurs de nuit dans les sociétés de Saint-Vincent de Paul, dans les confréries du Très Saint-Sacrement, dans les patronages de jeunes gens.
Nous venons de nommer les confréries du Très Saint-Sacrement. Elles peuvent être un puissant moyen de constituer un groupe compact de chrétiens fervents qui se chargent des adora-
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tions du jour et de la nuit et qui rendent possible le maintien de la procession mensuelle. Dans la plupart des paroisses, les confréries d'hommes professionnelles ou eucharistiques sont des associations très largement ouvertes à tout le monde, même à ceux qui n'accomplissent pas le devoir dominical ou pascal. Mais on pourrait peut-être, dans ces confréries, discerner quelques chrétiens de qualité supérieure, quelques chrétiens fervents que l'on formerait à une piété intense et débordante de zèle et qui deviendraient, au sein de la paroisse, un foyer de propagande et d'apostolat. On aurait de la sorte une confrérie à deux degrés, qui serait composée d'un noyau central excellent et d'une collectivité plus indifférente et plus tiède.
Pour former les hommes et les jeunes gens à la piété, on ne saurait trop recommander les retraites feruiées. Elles éloignent le retraitant de son milieu et de ses occupations ordinaires, elles lui permettent de s'absorber totalement dans le travail de sa sanctification, elles le transforment subitement et complètement. Il est vrai que ces exercices de la retraite fermée ne sont accessibles qu'à une élite déjà préparée. Mais ne pourrait-on pas trouver çà et là dans les grandes ou moyennes paroisses quelques hommes ou jeunes gens, pré-
venus de grâces particulières, qui iraient passer deux ou trois jours de retraite à Epinay-sur-Seine ou ailleurs, et qui en reviendraient améliorés, sanctifiés, animés du feu sacré, chrétiens modèles et vrais apôtres ? C'est la valeur de Télite qui détermine la valeur de la collectivité. C'est avec des unités fortes que l'on peut agir sur la masse.
III. Il est difficile d'imaginer tout le bien que fait dans une paroisse un noyau de chrétiens sérieusement pieux. Leur vie, d'abord, est une prédication éloquente. En se sanctifiant, ils sanctifient nécessairement les autres. La sainteté, fût-elle silencieuse et presque cachée à tous les regards, a une saveur tellement pénétrante qu'on finit toujours par la sentir. C'est comme la lumière qui se lève paisible et pure chaque matin sur notre terre. Elle apparaît sans éveiller notre attention, sans troubler notre sommeil ; et cependant, sous l'influence de ses rayons, tout se ranime dans la nature, tout se colore, tout se réchauffe et se renouvelle. Le monde est comme de nouveau créé par elle, et, si cette lumière à qui personne ne pense et dont le monde bénéficie oubliait de se lever demain sur nos têtes, notre hémisphère ne serait plus qu'une immense et glaciale solitude, oii la mort seule régnerait dans un
hiver éternel. Telle est l'influence qui se dégage constamment de la vie des chrétiens vraiment fervents, influence d'autant plus puissante qu elle n'est pas voulue. Ils hrisent sans pitié les liens du péché. Ils se dépouillent de l'esprit de jugement, d'aigreur et d'injustice. Ils pratiquent au prix des plus généreux sacrifices la pureté, l'humilité, le détachement, la charité. Or, pensez-vous qu'ils resteraient sans efl'et cet acte ininterrompu de dévouement, cet eff'ort soutenu vers le parfait, cet amour patient qui semblent stériles? Non, de pareils exemples sont décisifs. La religion, ainsi vécue et réalisée, n'a presque plus besoin d'apologistes et de prédicateurs. La vraie apologie du christianisme et la meilleure des prédications, c'est la vie des chrétiens parfaits. Ils prouvent la vérité de leurs croyances par la splendeur de leurs vertus.
Et puis les chrétiens dont nous parlons ne restent pas inactifs dans leur milieu, dans une ville, dans une paroisse. Ils parlent et ils agissent. Quand l'occasion se présente, et elle se présente souvent, ils rendent témoignage à la vérité. Ils dissipent les ignorances, les préjugés, les idées fausses ; ils répondent aux objections ; ils arrêtent d'un mot les audaces de la libre pensée ; ils encouragent les timides, ils fortifient les indécis, ils réveillent les
endormis. Quand c'est nécessaire et possible, ils savent prononcer une parole prudente et courageuse, humble et ferme, qui accrédite le vrai, qui démasque le mensonge, qui flétrit le vice et qui venge l'innocence. Leur dévotion n'est pas une dévotion purement intérieure. Elle se traduit par des actes, par des démarches, par des œuvres. Us entendent la voix du pasteur qui, en toute charité, leur dit : « Et vous aussi, allez donc travailler à la vigne du Seigneur. » Et ils vont. On les voit à la disposition de leur curé. Ils connaissent les affaires, les besoins, les œuvres, les charges de leur paroisse ; ils s'y intéressent ; ils y apportent leur collaboration. Us entrent dans la conférence de Saint- Vincent de Paul. Ils s'occupent de la diffusion de la bonne presse. Ils acceptent volontiers la belle mission de catéchistes volontaires. Ils fondent, soutiennent, inspectent, font vivre et prospérer les écoles libres. Ils visitent et dirigent les patronages de jeunes gens. Ils sont pour le prêtre des auxiliaires merveilleux qui souvent peuvent agir plus efficacement que lui et ouvrir à l'apostolat des régions où lui-même n'oserait pas ou ne pourrait pas s'aventurer. Aujourd'hui surtout que l'Etat a dépouillé l'Eglise de ses moyens d'influence, en s'emparant de ses biens et en ruinant ses institutions, l'initiative séculière doit
venir s'adjoindre au ministère sacerdotal, les prêtres et les pieux laïques doivent se rencontrer sur les routes du zèle pour défendre les grands intérêts religieux et sociaux terriblement menacés. Lorsque le clergé considère le champ qu'il a à cultiver, il éprouve devant l'immensité de sa tâche un sentiment sinon de découragement, au moins d'efFroi. Gomment suffire à une pareille besogne? Comment atteindre et sauver ces milliers d'âmes qui lui échappent? Écrasé par son ministère quotidien, il n'a pas le temps d'aller aux brebis égarées. Dépourvu presque toujours de ressources pécuniaires, il n'ose pas entreprendre des œuvres qui coûtent cher. Isolé par son éducation, par son costume, par ses habitudes, de l'immense multitude, il cherche vainement une anse par 011 saisir son peuple et des avenues faciles pour entrer dans la vie journalière de ses paroissiens. Or ce qu'il ne peut pas faire tout seul, il le pourra faire avec des laïques fervents qui lui apporteront le triple concours de leur temps, de leur argent et de leur personne, qui seront ses auxiliaires, ses mandataires, ses dévoués coopérateurs.
En résumé, il est possible et nécessaire, dans une paroisse, de former à la piété un certain nombre d'hommes qui deviennent, par leur exemple et par
leur apostolat, un centre d'influence religieuse et qui relèvent aux yeux d'une population indifférente le prestige de la vie chrétienne. On nous objectera peut-être que les petites paroisses de campagne ne donneront jamais ce contingent de quelques hommes fervents. Pourquoi pas? Et d'ailleurs ce qui n'est pas réalisable dans les petites paroisses pourrait être essayé au chef-lieu de canton sous la présidence et sous l'action du doyen. Nous voudrions que là, au moins, au doyenné, fût constitué un noyau solide de laïques, chrétiens pratiquants, fervents et militants. Ce rêve nous obsède, et, de concert avec notre clergé et nos fidèles, nous travaillerons à le faire passer dans la réalité.