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UN HOTEL V

voilure, mais quatre ou cinq coolies tirent la bête, ils rétavent, la soutiennent à droite et à «auche, lui secouent violemment le mors dans la bouche, lui tordent convulsivement Tenc.olure, et sur le piteux assemblage tombe une grêle de coups de fouet assénés par un cocher hurleur avec la plus large justice distributive. Les coolies tapent sur le cheval, le cocher tape sur les coolies, j'ai bien envie de taper sur le cocher; — c'est grotesque et c'est interminable.

D'autant plus interminable que, le terrain ne coûtant sans doute pas bien cher en ce pays, chaque maison occupe, au moins, trois à quatre cents mètres de façade. Le plus modeste cottage est entouré d'un véritable parc de plusieurs hectares, et vous pensez ce que peuvent être les distances avec un lotissement ainsi constitué.

Le résultat est que, débarqués du train à cinq heures et demie, il est plus de sept heures quand notre hideux équipage nous dépose à la porte de Ihotel. Là, au moins, serons-nous au bout de nos tribulations, et notre barque cahotée va-t-elle trouver un port reposant et tranquille? Oui et non. Non, si nous nous attendons à entrer dans ce que nous sommes habitués à trouver en une auberge européenne. Oui, si, comme le sage, nous savons nous contenter de peu*

Une grande chambre blanchie à la chaux, suffisamment fraîche et abritée par une large véranda; un lit bas, large, sans sommier, sans matelas, mais où ces trop civilisés accessoires seraient aussi trop chauds et sont avantageusement remplacés par un treillis élastique de rotin; une immense salle de bain, dans la baignoire de la belle eau limpide que nous faisons couler avec délices sur notre peau rissolée; du soda, de la glace et un dîner suffisant : voilà, en somme, de quoi réconcilier avec l'existence de plus dégoûtés que nous.

i'2 février

Madras est une immense ville, Madras a une importante garnison, des monuments colossaux, de belles rues larges et des magasins à Tinstar de Piccadilly. Madras est une place de commerce de premier ordre : elle possède des tramways électriques, un vélodrome et des demoiselles à cheveux jaunes qui se promènent au crépuscule sur la jetée; il ne lui manque donc rien de ce qu'il faut à une capitale : eh bien, malgré tout cela, Madras est une horreur.

J'admets bien en effet que les Anglais, qui passent avec raison pour emporter sous toutes les latitudes leur home, leurs habitudes, leurs qualités et leurs défauts (si toutefois ils ont des défauts, ce que je laisse à votre appréciation), j'admets bien, dis-je, qu'ils importent où ils voudront, tant qu'ils voudront, leur thé de cinq heures, leur tennis, leur

golf, leur polo, leur flegme et leurs hautes vertus; maisqu'ils poussent la tendresse patriotique jusqu'à balir, sous ce formidable soleil du tropique, des colonnades, des grandes maisons grises tout à fait pareilles à celles qu'enveloppent les brumes de l'humide pays natal, c'est trop fort, c'est antiesthétique au possible, et ce doit être au moins autant antihygiénique.

Pourtant, si l'on peut reprocher aux habitants de Madras de n'avoir pas assez compris que l'architecture de Victoria Street n'était pas un article d'exportation, du moins doit-on leur savoir gré d'en avoir limité l'emploi aux quelques pâtés de maisons, en somme assez restreints, qui se groupent aux abords du port et qui constituent la ville des affaires, un tout petit bourg noyé dans la grande cité.

Le reste, et ce reste est immense, est, comme je vous le disais hier, composé de grands parcs indéfinis entourant les cottages; dans ces parcs, les arbres sont bien un peu grillés, les gazons des pelouses sont bien pauvres et rôtis : c'est la faute du soleil, ce n'est plus celle des habitants.

Mais où Tarchitecture britannique officielle, terne et réfrigérante, perd ses droits, l'art sœur, la sculpture, réclame trop victorieusement les siens. On a plaisanté les Français sur ce qu'on a appelé

TROP DE statues! 33

leur statuomanie et insinué, un peu méchamment, que notre démocratie honorait d'autant plus ses grands hommes, morts, qu'elle s'en était plus méfiée et les avait plus jalousés, vivants. Si nous sommes statuomanes, ce ne peut être pour celte raison, car John Bull, qui a une plus longue habitude que nous de la liberté et de la manière de s'en servir, est, malgré cela, plus statuomane que nous. Ses statues, vous les connaissez, elles se ressemblent toutes et semblent uniformément façonnées dans le même moule : toujours le même piédestal en granit rose ou en porphyre veiné; au tiers de la hauteur du piédestal, toujours la même guirlande de feuilles de laurier en bronze; sur la façade qui regarde la rue, toujours la même couronne, renfermant les initiales ou le nom du personnage, enfin sur le socle toujours le même bonhomme en redingote, toujours dans la même attitude, le pouce de la main gauche enfoncé dans la poche du pantalon, le bras droit a pendant naturellement le long du corps », comme dit la théorie.

Ces innombrables effigies de bronze que vous avez vues, semées à tous les carrefours et dans toutes les places de Londres, se retrouvent dans toutes les places et tous les carrefours de Madras. Elles sont tristes dans la brume de Londres, elles sont lugubres sous le grand soleil de Madras.

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Tout cela ne serait rien, tout cela pourrait passer, malgré Tétrange impression de u dépaysé » qui s'en dégage et faire de Madras une ville très banale, mais très passable, sans un intolérable fléau qui, pour moi, la rendrait absolument inhabitable : la poussière.

J'ai passé une trentaine de mois, les plus beaux de mon existence, dans cette garnison bénie qui a nom Fontainebleau; il est entendu que la batterie à laquelle on a l'honneur d'appartenir est toujours la plus belle batterie du plus beau régiment de France : jamais ce sentiment, qui vous fait peutêtre sourire, mais qui est, croyez-moi, une belle et bonne chose, réconfortante et stimulante, n'a trouvé plus exacte et plus éclatante application que dans l'artillerie à cheval de Fontainebleau : tout y était bon, et je garde, avec une très grande fierté d'y avoir servi, un souvenir délicieux du temps, trop court, que j'y ai passé. Troupe admirable, remonte excellente, chefs respectés et aimés (ceci n'est pas une singularité), société gaie et charmante, tout contribuait à faire d'un lieutenant en second aux batteries de la 5^ division de cavalerie un très fortuné gaillard.

Hélas! le bonheur parfait n'est pas de ce monde : il y avait une toute petite ombre au tableau.

Quand nous sortions du quartier, le matin, dans les claires sonorités des fanfares et les joyeux cliquetis des gourmettes et des sabres, propres, reluisants et coquets, nous offrions aux promeneurs matinaux, sans fausse modestie, le plus joli comme le plus rassurant spectacle. Quand nous revenions, après deux heures de manœuvres sur l'hippodrome de la Solle, il n'en allait plus tout à fait de même. Certes l'allure était toujours brillante, les fanfares sonnaient toujours gaiement, les alignements étaient irréprochables et la troupe toujours très belle,., mais c'était une troupe de nègres ! Nous rapportions, collé sur nos visages défigurés, un masque épais de poussière brune, nous avions manœuvré dans les impénétrables nuages de terre que soulevaient les roues de nos lourds canons, et il ne fallait guère moins d'une heure d'époussetages, de brossages et de lavages pour nous rendre, à peu près, notre primitif aspect.

La poussière de Madras rappelle à s'y méprendre celle de Fontainebleau; elle est aussi épaisse, aussi collante, aussi odieuse, et fait d'une promenade en voiture, à travers des rues jamais arrosées, un véritable supplice suiTocant. Au bout de dix mi-

nutes vous êtes déjà sales, au bout dune heure vous êtes répugnants et méconnaissables.

Comment oser me présenter, ainsi fait, chez les personnes auprès desquelles mes Ijons amis de Marseille m'ont ménagé mes grandes entrées? Je vous assure qu'il faut mettre de côté tout respect humain pour m"v rendre. J'ai vite fait de m'apercevoir qu'il n'y a pas lieu de me repentir de mon courage. De même que, quand elles sont jolies, les Anglaises le sont divinement, de même, quand vous leur êtes présentés, les Anglais sont des hôtes incomparables : c'est une vérité de M. de la Palice que vous avez tous constatée et dont, pour ma part, je fais auprès de M.M. Arbuthnot la plus charmante épreuve. L'accueil est, tout de suite, d'une cordialité telle qu'il me semble, après un quart d'heure de conversation, être en face d'amis de vingt ans.

Que voulez-vous que vous offrent des Anglais qui ont envie de vous faire plaisir? — Deux choses, toujours les mêmes : l'admission dans leur club, — la participation à leurs sports. Vu le trop peu de temps que je dois rester ici, je décline la première offre, je me rattrape sur la seconde, et, après une trotte en voiture dans laquelle je ne m'aperçois plus de la longueur des distances ni des incommodités de la poussière, me voici rendu au Polo-Club.

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