‹ Aux IndesChapitre 11 sur 120 · LE POLO · texte numérisé non relu

LE POLO

Vous avez vu jouer ce beau et rude jeu de polo sur les pelouses de Puteaux, et vous m'en voudriez den tenter une description : là-bas, dans ce bois de Boulogne qui me semble si loin et si frais, on joue bien; ici, sur les grandes prairies brûlées du bord de mer, on joue mieux. Montés sur d'admirables petits poneys, râblés, vigoureux et vites au possible, les cavaliers sont remarquablement assis, infiniment souples, et soumis, à coup sûr, à un haut entraînement, car ils ne semblent pas s'apercevoir des douches de feu que verse sur leurs A'igoureuses épaules le grand soleil torride. Au plus encroûté et antihippiâtre cycliste ils offriraient un incomparable régal; à moi qui suis démonté depuis plus de deux mois, et pour qui ma bonne petite jument n'a pas une médiocre part de mes nostalgies, ils font commettre de gros péchés d'envie, et il me faut toute ma sagesse pour décliner l'offre qui m'est faile de prendre part demain à ce noble jeu.

Demain, hélas 1 je roulerai encore vers de nouveaux rivasres.

13 février.

Le soleil, qui s'est levé ce matin plus brûlant que jamais, après une nuit étouffante où les moustiques m'ont littéralement mis en sang, me fait changer tous mes projets. Je devais partir ce matin, je ne me sens pas le courage de passer toute ma journée à mijoter et à rôtir dans un wagon surchauffé. Il ne faut donc pas beaucoup d'éloquence à mes très aimables hôtes pour me décider à leur donner un jour de plus : je ne partirai que ce soir, et je ferai dans la relative fraîcheur de la nuit le voyage qui doit me mener à Bangalore.

Je ne regrette pas cette détermination, ({ui me permet de passer de bonnes heures avec d'aimables gens et qui — serait-ce l'influence du milieu? — me fait peu à peu revenir sur Timpres-

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sion première, plutôt médiocre, que m'avait produite Madras.

Et dabord, j'ai à faire amende honorable : j'ai calomnié les monuments de cette ville, ou du moins j'en ai découvert un qui, éclipsant tous les autres, les fait oublier et pardonner.

C'est le bâtiment de la Higli Court : il est immense et il est harmonieux ; entièrement moderne et de construction toute récente, il a certainement eu pour architecte un homme de goût haut et sur. Le plus clair de ce goût a été de comprendre que ce qui convenait sur les rives de la Tamise faisait une vilaine figure dépaysée et mélancolique sur les bords de l'océan Indien, et que, dans le bleu de ce ciel, dans la flamme de ce soleil, il fallait autre chose que de ternes pierres grises et de grandes bâtisses noires et sèches. Il a construit non pas un édifice, mais toute une série d'édifices, sans plan bien apparent, dont l'ensemble offre pourtant le plus heureux coup d'œil. L'air pénètre partout dans l'architecture ajourée et légère, les tons violents des briques rougies qui font toute l'ossature du monument sont atténués et enjolivés par des arabesques dont les dessins capricieux courent sur les murailles, des coupoles revêtues de mosaïques étincelantes et des minarets élancés se dressent sveltement dans la lumière, et le tout, de style un

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peu composite, mi-liindou, mi-arabe, est des plus Iieureusement réussis.

Eli sortant de la Hlgh Court, comme on est tout près de la mer, il faut bien aller lui dire un petit bonjour; c'est encore ce qu'il y a de mieux à Madras.

La Marina est la promenade fashionable; il faudrait y flâner dans une voiture comme on en voit encore quelques-unes en Savoie et sur les bords du lac de Genève, où Ton est assis de côté et, par suite, d'où Ton ne peut voir qu'un des deux bords du chemin : on regarderait la mer, toujours superbement bleue et radieusement belle, on tournerait le dos aux vilaines bâtisses, déplorablement quelconques, le Sénat, l'Institut des Ingénieurs, le collège de la Présidence ou autres horreurs, — on n'y perdrait rien.

Il faudrait, pourtant, glisser de temps en temps un petit coup d'œil sur quelques-unes des rues qui aboutissent à la Marina et qui sont plantées de magnifiques banians.

Le banian est aussi répandu dans l'Inde que peut l'être le platane chez nous; on finit assez vite par s'habituer à ses formes étranges, mais les pre-

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