‹ Aux IndesChapitre 104 sur 120 · LE '^< MEMORIAL WELL · texte numérisé non relu

LE '^< MEMORIAL WELL

lecture adaptées aux demi-teintes et aux brouillards du Nord. Ici, le contresens ne me choque plus; je me plairais même à le croire voulu, avoir, dans le violent contraste , une intention bien définie, une évocation touchante de la patrie, un émouvant désir de donner au lieu du suprême repos les formes et l'aspect que revêtent les tombes d'un cimetière du lointain pays.

Il y a plus et mieux, toujours dans le même ordre d'idées : ce monument, si étrangement évocateur, est assuré de ne jamais être contemplé que par des yeux d'Européens; jamais le regard d'un indigène ne le souillera, l'entrée des jardins du «c Mémorial » étant rigoureusement interdite aux natifs. D'aucuns s'étonneront de cette stricte prohibition et trouveront peut-être impolitique de perpétuer ainsi des souvenirs de rébellion... Laissons-nous les chiens pénétrer dans nos églises et dans nos cimetières? Non, n'est-ce pas?

Qui donc pourrait en vouloir aux Anglais de considérer les descendants des séides de Nana- Sahib comme des chiens?

0 avril.

Lucknowl ville bénie entre toutes les villes, en les murs s'est rattaché le lien, depuis trop longtemps dénoué, qui m'unit à la civilisation, en tes hôtels jai retrouvé le u confortable », un superflu bien nécessaire , quoi qu'on en dise , une belle chambre claire, un lit propre et inhabité, des fauteuils moelleux, toutes choses dont j'avais presque perdu le souvenir.

Lucknow! Hills Impérial Hôtel! marquons d'une croix blanche ces vingt-quatre heures que je viens de passer dans vos murs!

Après Calcutta, Bombay et Madras, Lucknow est la plus grande ville de FHindoustan ; elle compte plus de trois cent mille habitants; c'est l'ancienne capitale du royaume d'Oudh, annexé depuis une quarantaine d'années seulement; c'est actuellement la résidence du lieutenant-gouverneur

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des provinces d'Oudh et de Rohilkhund ; c'est une grosse garnison , un centre administratif important ; c'est la ville de toute l'Inde qui compte la plus grande quantité de palais, de temples, de tombeaux, le plus vaste bazar,... et c'est une ville où il n'y a rien, ou presque rien, à voir!

Au tout frais et ineffaçable souvenir des merveilles de Delhi et d'Agra, on a sans doute le droit de se montrer, en fait de monuments, quelque peu difficile, et Lucknow n'en contient pas un seul qui leur puisse être comparé, même de loin.

La quantité ne remplace pas la qualité, même quand elle est, comme ici, presque innombrable.

Les souverains successifs du royaume d'Oudh avaient, à coup sur, la manie du bâtiment; chacun d'eux a fait élever plusieurs édifices; quand on veut faire consciencieusement son métier de touriste, il faut bien aller les voir; c'est du temps perdu, et l'on a beau courir du Farad-Bakhsli au Chatr-Manzil, du Kaiser-Bagh au Moti-Mahal, du Shah-Najaf au Kurshid-Manzil, etc., l'on ne voit jamais que de grandes bâtisses prétentieuses, de style composite et décousu, en stuc terni ou en plâtre écaillé, les unes inachevées et déjà menaçant ruine, les autres aux trois quarts effondrées, toutes également bêtes, laides et mal entretenues.

Doux seules exceptions, non pas belles certes, mais curieuses, à des titres divers.

D'abord « 1 Imambarah », que les guides baptisent pompeusement la perle architecturale de Lucknow et qui ne mérite pas tant d'honneur, mais qui ne laisse pas d'être originale. C'est immense : cela comprend une bonne dizaine de bâtiments divers, mais par extraordinaire on y peut découvrir quelque chose qui ressemble à un plan et, dans l'ensemble, une certaine grandeur ; sans compter qu'on y voit un portique, la « Constantinople Gâte », bâti sur le modèle d'une des portes de Stamboul, de celle même qui a valu au gouvernement d'Abdul-Hamid le nom de « Sublime Porte », maigre régal de curiosité, à dire vrai. A côté de cette porte est un petit jardin, Tllusaïnabad Imambarah, qui contient des réductions de tous les tombeaux célèbres de l'Inde,... le Taj en miniature et en plâtre, quelle profanation !

Exactement à l'autre extrémité de la ville se dresse le plus abominable, le plus hideux, le plus grotesque de tous les bâtiments de Lucknow, qui en possède pourtant une riche collection : « la Martinière ».

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C'est une étrange et énorme construction, de style indéfinissable, où il y a de tout, du chinois, de l'italien, du rococo, du mauresque, du jésuite; où d'innombraPjles statues se dressent en tout coin, en tout sens, en toute posture : des simili-antiques, des Flores, des Gérés, des magots de porcelaine aux yeux oscillants et à la tête branlante, des bergères enrubannées Watteau, de monstrueux tigres de pierre avec, à la place des yeux, des miroirs concaves reflétant des lampes multicolores; de prétentieuses rocailles, de grosses boules de verre étamé venues en droite ligne du jardin de quelque petit bourgeois d'Asnières; tout ce qu'on peut imaginer de plus bizarre, de plus heurté, de plus hurlant mauvais goût. Et malgré tout je suis allé voir cela, et, si vous venez jamais à Lucknow, vous rez aussi, d'abord parce que la destination de cette invraisemblable bâtisse la rend jusqu'à un certain point intéressante, surtout parce que celui qui l'a fait élever était un des nôtres, un Français.

u La Martinière » est un collège qui contient environ trois cents orphelins auxquels les rentes laissées par le fondateur permettent de donner une éducation absolument gratuite, substantielle, pratique et utilitaire, et qui fut instituée par le Français Claude Martin, major général au service des nababs d'Oudh.

Martin, né à Lyon en 1735 d'une pauvre famille d'ouvriers, était venu aux Indes avec Lally et servait comme simple soldat dans le régiment de Lorraine. Incorporé dans la compagnie de chasseurs qui, sous le commandement de Law, tenait garnison à Chandernagor, il l'ut, lors delà prise de cette ville par Robert Clive, fait prisonnier. Sa vive intelligence le fit remarquer par Clive, qui lui oii'rit de prendre du service dans l'armée anglaise; la puissance française étant déjà balayée de tout le territoire indien, Martin accepta.

Il parvint ainsi au grade de major, mais, en 1776, le nabab d'Oudh lui ayant offert de le prendre à sa solde, Martin, lié aux Anglais par de seules raisons d'intérêt, n'eut aucun scrupule à changer à nouveau de maître. Bien lui en prit, car, à Luckno^v, il fit la connaissance d'un autre Français, ou presque Français, de Boigne, à la fortune duquel il associa la sienne. Les opérations des deux compères furent de deux sortes : culture intensive de l'indigo et prêts d'argent, à taux corsé, au trésor du roi d'Oudh ; elles furent aussi extrêmement fructueuses, et Martin acquit, en peu d'années, une immense fortune.

L'heureux aventurier se mit alors en train de faire construire cet extraordinaire palais de la Martinière, mais la mort le surprit avant l'achève-

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