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LA MARTINIÈRE

ment; par testament il divisait son héritage en trois parts, laissées respectivement aux villes de Lyon, de Calcutta et de Lucknow, à charge de fonder et d'entretenir un collège, ce qui fait qu'une « Martinière ^ se dresse également sur les bords de l'Hoogly, de la Gumti et de la Saône; je ne connais pas les deux autres, mais celle de Lucknow est sûrement la plus vilaine.

Si les palais de Lucknow sont laids, et laids avec prétention, ce qui est la pire laideur, par contre les jardins y sont splendides.

Oh! ces jardins de Tlnde, quelles merveilles!

Est-ce le contraste de leur fraîcheur avec l'aridité désolée des pays d'alentour qui leur donne tant de charme? La verdure nette des pelouses, les massifs étincelants de fleurs, l'infinie variété des essences, la jolie chanson des eaux courantes en font de purs lieux de délices.

J'aurais voulu ce matin pouvoir matlarder longtemps dans les allées de Wingfield's Park; jai rarement vu quelque chose d'aussi parfaitement joli : des kiosques de marbre blanc émergent du sein des eaux dormant dans de vastes bassins clairs; d'immenses buissons de rosiers s'épanouis-

sent en mille coloris éclatants ; les longs alignements de nobles cyprès donnent au grand jardin tout un air de majesté calme; et du sein des massifs profonds d'arbousiers jaillissent de rouges flamboiements d'une ardeur telle que les feuillages voisins en sont illuminés comme d'un éclatant rayon de soleil. C'est tout à fait cet ineffable jardin de Schifanoïa de Y En faut de Volupté, cet Eden que l'imagination d'un précieux poète a rêvé,... rêve exquis, transformé ici en plus exquise réalité.

Un autre beau jardin est celui de la Résidence; il est de toute nécessité d'aller y faire une promenade qui ne tarde pas à prendre le caractère d'un suggestif et très impressionnant pèlerinage.

C'est à Lucknow que, lors de la grande rébellion de 1857, porta le principal effort des insurgés, et c'est à Lucknow que la défense anglaise se couvrit de la gloire la plus pure et la plus éclatante. Pendant cinq longs mois, toute la population européenne, réfugiée dans les bâtiments avoisinant la Résidence, fut défendue, contre la furie de trente mille cipayes révoltés, par quelques centaines de soldats, poignée de héros commandée par un héros. Sir Henry Lawrence. Rien n'est plus attachant que de lire le récit de ces luttes acharnées et de cette admirable résistance; rien, après une telle lecture, n'est plus poignant que d'errer parmi les

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ruines de la Résidence, religieusement conservées par les Anglais dans Tétat où les avait laissées le dernier jour du siège. Pans de mur écroulés, portes à demi consumées par le feu, murailles criblées de balles, écorniflées et percées de trous d'obus, toutes les horreurs de la guerre sinistrement évoquées font un spectacle de poignante éloquence.

Des inscriptions relatent les faits principaux du siège; un Musée, gardé par un vieux brave qui vous dit, comme le grognard de Waterloo. « J'y étais... », renferme nombre de souvenirs attachants; enfin un cimetière, à Fombre même du drapeau qui flotte sur la grande tour de la Résidence, garde les dépouilles des victimes. Ce cimetière est une merveille de floraisons et de verts feuillages; les incomparables fleurs des tropiques étincellent dans la profondeur des buissons, les fins oiselets, corsetés d'azur et d'émeraude, semblent des gemmes posées sur les branchages, et ce champ de repos est paré comme un champ de fête.

Sur la plus simple des pierres tombales, une dalle de porphyre toute nue, cette inscription : « Hère lies Henry Lawrence, Avho tried to do his duty. May the Lord hâve mercy on his soûl! »

« Ici repose Henry Lawrence, qui essaya de faire son devoir. Que le Seigneur ait pitié de son âme! »

Ce que j'ai vu dans le jardin de la Résidence n'est donc pas médiocrement émouvant; ce qui m'attendait à la porte même devait Tètre au moins autant, et d'une émotion plus âpre, plus immédiate, incomparablement plus pénible.

Vous savez que j'ai choisi un étrange moment pour visiter les Indes, et que ce malheureux pays ressemble actuellement à l'Egypte biblique, affligée d'une trop riche collection de plaies. La peste d'abord : j'en ai à peu près évité le contact, pas tout à fait pourtant, car, quoi qu'en disent les gazettes, le fléau est loin d'être circonscrit à la côte occidentale, et l'infection gagne peu à peu tout l'Hindoustan; néanmoins, comme il faut savoir consentir quelque sacrifice aux familiales inquiétudes, j'ai écarté de mon itinéraire Bombay, Goa et Kurrachee, c'est-à-dire les villes où l'épidémie fait le plus de ravages. Pour la famine, je n'ai pu faire de même : il aurait fallu ne rien voir! On meurt de faim partout,... nulle part cependant d'aussi efl'royable façon que dans les provinces d'Oudh et dans l'agglomération de Lucknow. Chaque jour l'état civil de la seule ville de Lucknow enregistre une bonne centaine de décès dus à cette

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lutçubre cause. Au surplus, chose triste à dire, à contempler les sinistres cadavres ambulants que Ton croise à chaque pas dans la ville indigène, on ne peut que sétonner que le chiffre ne soit pas encore plus fort. Je n'aurais jamais imaginé que des êtres humains pussent parvenir à de tels degrés d'épuisement et de misère : ils n'ont littéralement plus que les os et la peau, les joues ont disparu, les paupières se sont enfoncées, et dans le trou noir des orbites caves les pauvres yeux brûlés de fièvre luisent sinistrement, les crânes semblent énormes sous les longues mèches pendantes des chevelures toutes trempées de sueurs mauvaises, les côtes ressortent toutes bossuées, et, sous la nette saillie des sternums,... plus rien, un grand vide effrayant, de la peau toute plissée, flasque et ridée. — Bien aiïreux tout cela! plus affreux encore : leurs jambes — semblant d'une longueur démesurée, tantôt comme figées en une raideur de paralysie avec des tressaillements convulsifs, tantôt molles et fléchissantes, incapables de porter le dérisoire fardeau des misérables corps, toutes déformées par les tendons saillant en cordes rigides sous le parchemin écaillé de la peau et par les nodosités difformes des genoux.

r/est une indicible horreur, et je ne pense pas qu'il puisse exister spectacle de plus poignante

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('iiiolioii ni ({110 la soiitTrancc liiimaiiu' puisse atteindre un degré plus digne de pitié.

Il va sans dire que, de telles désolations n'étant pas faites pour accroître le Ijon renoiu de ladministration anglaise, celle-ci a mis tout en œuvre pour y remédier; malheureusement le nombre des misères à secourir est tel que, pour leur porter une aide efficace, il faudrait des millions et des millions. Ou'on ne les ait pas en caisse, c'est déjà vexant, mais qu on les ait eus et... qu'ils n y soient plus, voilà qui devient tout à fait fâcheux. T/est pourtant ce qui est advenu, et les Anglais n'en sont pas plus fiers qu'il ne faut.

Voici l'histoire : — Lors de la dernière grande famine, lord Lylton, alors vice-roi des Indes, voulut constituer un fonds de réserve, le u Famine Fund », pour prévenir le retour de pareilles atrocités. On fit appel à la munificence des princes indigènes, et , nababs et rajahs rivalisant de largesses, un capital considérable ne tarda pas à être réalisé. Pour prix de leur générosité, les princes natifs ne formulèrent qu'une demande, bien raisonnable à ce qu'il semble : un certain contrôle dans Tadministration de leurs deniers et l'admission de quelques-uns d'entre eu>. au sein de la commission chargée de gérer le capital ainsi souscrit.

Les Anglais ne lenteuduent point ainsi : sus-

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