‹ Aux IndesChapitre 108 sur 120 · LL: GANGE · texte numérisé non relu

LL: GANGE

tement les unes contre les autres et qui emplissent rimmense étendue de la cité d'une vie débordante.

La population fixe de Bénarès est d'environ 300,000 individus; quant à la population flottante, amenée par le tlux incessant des pèlerinages, elle n"a jamais été rigoureusement dénombrée, mais elle doit aisément doubler le chiffre précité; vous comprenez, à Ténoncé de ces nombres formidables, quelle fourmilière humaine peut être la ville que je traverse au grand trot!

Elle est infiniment curieuse cette ville, fourmillante et touffue comme toutes -les villes hindoues, bruyante , poussiéreuse , violemment odorante , une immensité trop étroite pour le peuple pressé quelle contient, et d'un cachet tout à fait spécial avec les milliers de temples et de chapelles dont les coupoles aux étranges courbures piquent, de toutes parts, Tazur pâli du ciel crépusculaire. Elle vaut mieux que cette rapide entrevue; nous y reviendrons.

(Vest au Gange que j'en ai, c'est le Gange que je veux voir, et ce n'est pas sans un violent battement de cœur que, tout d'un coup, en un brusque élargissement d'horizon, parmi les reflets pailletés des rayons de l'astre couchant qui jouent sur le large flot, surgit la vision du grand tleuve, vision d'inoubliable apothéose!

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Je suis au somuiel d'un liavil escalier claii", dont les larges gradins desccndenl noblenieni jusqu'à l'eau sereine, et au centre d'un radieux panorama, en plein cœur- de la ville divine.

C'est sur la rive où je me trouve, sur celte rive seulement, qu'est construite Bénarès : en face de moi, au delà de l'immense surface liquide dont à mes pieds s'étend la sérénité i)aresseuse, pas une maison, pas un arbre, pas un être humain. Des dunes de sable fauve sur lesquelles courent, avec la brise, des nuages légers de poussière dorée, et dans les vallonnements desquelles se (le\inenl les fuites rampantes et les arrêts peureux des chacals en quête, tandis que, sur le bord même de l'eau, se profilent les silhouettes mélancoliques des hérons et des pélicans endormis. Là-bas, c'est l'indicible tristesse des larges espaces nus, mornes sous la splendeur du soleil, tandis que tout autour de moi c'est l'agitation exaspérée de la cité tumultueuse : entre cette vie et cette mort, le contraste est irrésistiblement poignant.

L'ami Calino admirait naguère les desseins de la Providence qui, fait étrange, s'ingénia toujours à faire passer les cours d'eau près des lieux habités;

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poussant plus avant ses déductions, il eût pu niènic constater que lesdits cours d'eau avaient accoutumé de passer juste au milieu des humaines agglomérations; si Calino venait à Bénarès, il verrait donc toutes ses idées renversées... A si étrange anomalie, en un lieu si sacré, ne peut être attribuée qu'une cause sainte : le brahme qui me guide me donne les explications nécessaires.

« Demain, me dit-il, quand nous nous promènerons ensemble par la ville, nous verrons à profusion les places vénérées oii les divinités hindoues ont marqué leur passage, celles même où quelques-unes ont fixé leur demeure, le puits de Gauri où réside la femme de Siva, le Dasashwamedh-(ihat où Brahma lui-même immola, en sacrifice au soleil, douze chevaux blancs, le Charanapaduka où Mshnou demeura longtemps, où souvent il revient encore, comme en témoignent indéniablement les traces de ses deux pieds profondément incrustées dans la blancheur d'un marbre immaculé, le Gyan-Kup, puits de la Science où Siva a pour toujours élu domicile, et tant d'autres... Or ces lieux vénérés qui donnent à Bénarès tous ses caractères de sainteté, de divinité même, et qui, chaque année, amènent en ses murs des millions de pèlerins, sont tous sur la rive gauche du Gange. »

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Sur ri'llc rive })riviléi>iôe, iuix yeux de loul liou Hindou, il csL heureux de vivre,... il est encore plus heureux d'y mourir. C'est une iid'aillihle L»aranlie de salut éternel, eest l'entrée directe dans le paradis de Siva, ou tout au moins la cerlitude de revivre sous une l'orme i)lus haute et i)Ius nol)le; moi-même, pauvre chien de chrélien, qui journellement mange de la viande, ijui, si souveni, ai porté une dent sacrilège sur les chairs vénérées <le la vache même enragée!), je [)uis en l'aire l'expérience : en dépit de tous les beel'sleaks, je mourrai sanctifié.

(( A l'égal de toi-même, respectable brahme?

— A l'égal de moi-même, généreux étranger! »

Fichtre! nos indulgences les plus plénières ne sont pas encore de ce calibre-là !

Dans un peuple comme le })euple hindou, pour lequel la religion est la grande atTaire, presque Tunique affaire en ce monde, je vous laisse à penser quel prix inestimable est attaché à de tels privilèges. Aussi, dans l'innombrable foule des pèlerins qui, de tous les coins du pays des brahmes, viennent dans la « resplendissante », dans « l'unique », dans la « sainte Kasi », voit-on en grande ({uantité des malades, des vieillards, des moribonds. Et c'est ainsi que s'explique ce pullulement prodigieux de mendiants qui emplit les

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rues, les places et les temples, semblant sortir de sous terre et stupéfiant, par leur multiplication, un touriste qui, depuis trois mois dans Tlnde, devrait être habitué à leurs sollicitations.

Tous ces pauvres diables sont les viclimes dune trao'i-comédie sacrée qui, journellement, se représente ici un nombre incalculable de fois.

Au temps lointain du lycée, vous avez tous lu, — avec quelle émotion derrière les pupitres relevés I — au cours de quelque bien ennuyeuse classe de mathématiques, les romans daventures des Jules Verne et des (iustave Aymard, et vous vous souvenez, comme dune chose courante en cette sorte d'histoires, de la fin habituellement réservée, chez les fabuleux Maoris, ('afres. ou Patagons, aux ancêtres que la vieillesse faisait bouches inutiles. In coup de sabre tranchait la situation, et, ni plus ni moins qu'en quelque cénacle montmartrois de littérature ou dart — les jeunes mangeaient les vieux !

A Bénarès, les jeunes ne mangent ni ne tuent les vieux; ils se contentent de les laisser mourir, et, ce faisant, font œuvre pie. Des plus lointaines bourgades de limmense Hindoustan arrivent vers la cité sacrée les infirmes, les invalides, les vieillards, tous les fatigués du mal de vivre, et, abandonnés par ceux qui les ont amenés, sans un sou,

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sans une poigiiôe de riz, ils ne lardciil i^iicrc à mourir (Uî l'aim, mais ils ont conlcniplr - Kasi la Sainle •> : ils mcuront licurcuix, cl leurs pieux enfants ne pouvaient leur rendre un meilleur service.

Quand ils sont morts, on les l»rùle,... et ceci nu' vaut un spectacle de la plus extrême curiosité.

Au bas du « Munslii-GluU », l'escalier du haut duquel j'avais fait connaissance avec Je (lange, jai pris une barque, et, comme le batelier me demandait où il fallait me conduire , j'ai l'ait comme nos bons campaii:nards qui, sitôt à Paris, se font mener à la Moigiie, et je lui ai dit : « Au Cremation-Ground! »

De fort loin remplacement se reconnaît, signaJé par des nuages de fumée l)leue qui montent très haut dans le ciel ; à mesure qu'on approche, on se sent pris d'une sorte de frémissante curiosité mêlée d'instinctive horreur, on meurt d'envie de voir, on meurt de peur de trouver le spectacle trop alfreux; enfin quand le bateau dépasse la plate-forme ({ui, jusque-là, avait caché les bûchers, machinalement on détourne un instant les yeux, on promène le regard sur Tazur du firmament, sur la grande

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eau sereine, comme, avant de traverser un cloaque, on aspirerait avidement une large bouffée d'air pur; on se décide, à la fin, à regarder, tout frissonnant... et Ton est tout stupéfait de ne pas ressentir le quart de lémoi qu'on redoutait et recherchait à la fois.

La berge, très haute en cet endroit, est profondément entaillée par une sorte de crique arrondie : sur les parois s'étagent d'immenses chantiers de bois, au milieu desquels courent des coolies affairés; les uns plient sous les charges qu'ils vont entasser dans les plateaux de grandes balances, d'autres rangent symétriquement les bûches en petites pyramides régulières, d'autres enfin apportent, sur des Ijrancards de bambou vert, les corps roulés dans leurs linceuls. Le fond de la crique, au niveau de l'eau, est recouvert d'une couche épaisse de cendres noires et luisantes d'où émergent les brasiers, rouges et crépitants.

Ce qui, tout de suite, est inexprimablement frappant, c'est l'extraordinaire quiétude et l'indifférence au milieu desquelles se déroulent les funèbres cérémonies ; sur les u ghats » voisins, des marchands crient à plein gosier , des femmes lavent leur linge avec de grands claquements bruyants sur la pierre mouillée, des vaches, des zébus, des ânes, des moutons errent sur les mar-

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