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UNE PARTIE DE FOOT-BALL

soir même, au grand match de foot-ball qui doit vider une vieille querelle entre les champions du Dorsei's Régiment et ceux du SufTolk's. Diable! mon train part à six heures et demie, et il est déjà quatre heures; comment faire? Je ne puis songer à assister à ce « great event » en costume de voyage : Taustère redingote est de rigueur, pantalon clair, gants jaunes, etc. ; heureusement, je me souviens que la confortable installation des wagons du Madras Raihvay permet tous les changements de tenue possibles; je pourrai donc, ayant directement expédié mes bagages sous la conduite du fidèle Sammy, rejoindre la station à la dernière minute et échanger mon costume de cérémonie contre des vêtements plus négligés et moins étouffants. C'aurait été très grand dommage de manquer ce spectacle superbe. — Vous trouverez Tépithète exagérée peut-être; superbe j'ai dit, et superbe je maintiens. La bête humaine est une fort admirable chose, n'est-il pas vrai? Il n'est pas possible d'en rencontrer de plus beaux échantillons que ces magnifiques gaillards aux figures blondes et roses de poupards, aux muscles d'athlètes, souples, adroits, lestes et vigoureux, qui, tête nue sous le furieux soleil, arrivent, à force d'agile robustesse, à faire d'un jeu violent et brutal un exercice infiniment élégant-et harmonieux.

Je passe une heure charmante dans le pavillon du club, au milieu des toilettes claires, des ombrelles multicolores, aux sons entraînants d'une bonne musique militaire, et il me faut me sentir ruisseler sous l'implacable soleil pour me rappeler où je suis et me convaincre que je ne suis pas au pesage d'Auteuil, en plein éclat mondain d'une journée des Drags, par exemple, ou au paddock de Chantilly, un jour de Derby.

Je ne suis pas plus mondain qu'il ne faut, et je trouve que ce n'est pas le moindre charme des voyages que de se soustraire, pour quelque temps, aux inévitables et trop souvent mensongères conventions de la société. L'homme est fait de contradictions et souhaite toujours ce dont il est privé. Le fait est que, dans le charmant pavillon du « Gymkhana », je ne trouve nullement pesantes les obligations mondaines, nullement fastidieux le cérémonial des présentations, des salamalecs, etc. J'y aurais mauvaise grâce, du reste, et je serais le plus mal léché des ours si je ne conservais un exquis souvenir reconnaissant de l'accueil que m'ont réservé ces aimables hôtes, trop vite entrevus et trop vite quittés.

15 février.

Voilà quarante-huit heures qu'il me faut, à mon grand regret, mais tout délibérément, marquer d'une pierre noire.

On m'avait dit à Londres : « Surtout ne manquez pas de voir Bangalore; c'est la garnison préférée de nos officiers, ils y sont nombreux et vous feront charmant accueil. » A Paris : « Pour rien aii monde n'omettez Bangalore; c'est un centre militaire de premier ordre, et vous verrez mille choses intéressantes. » Enfin, à Madras, mes courtois hôtes du Gymkhana s'étaient écriés à l'unisson : u Heureux mortel qui allez à Bangalore, que ne pouvons-nous vous suivre? C'est là qu'il fait bon vivre! Il y règne une perpétuelle fraîcheur, c'est une exquise oasis dans nos régions brûlées, c'est un bouquet de verdure dans notre aride désert. »

Que vous dire? Après toutes ces alléchantes

oO AUX INDES.

inviles, je grillais d'onvie de voir ce lieu de délices. Après quaranle-huit heures de séjour je grillais d'envie de m'en aller.

D'abord, j'en suis désolé, mais, la vérité avant tout, le pays est affreux! Suis-je tombé à une mauvaise époque? j\Ia venue en ces tristes contrées a-t-elle coïncidé avec une période exceptionnelle de sécheresse? et dame Nature avait-elle, pour me recevoir, quitté ses beaux atours d'azur et d'or pour revêtir un vieil habit râpé? Des arbres étiques et rabougris, des gazons lépreux, des parterres déplorablement indigents, des pelouses dont la verdure rappelle assez bien celle des paillassons qui ornent les paliers d'un escalier mal tenu dans une maison de la rue Montmartre, de grandes avenues bêtes, des perspectives infiniment banales et une poussière... à faire regretter Madras! voilà ce que j'ai vu, et, si le tableau n'est pas flatteur, il est trop rigoureusement exact; allez-y, ou plutôt n'y allez pas voir.

Et pourtant si, il faut y aller dans ce vilain pays, non pour voir de belles choses, mais pour y évoquer de grands souvenirs et y accomplir une sorte de pieux pèlerinage.

Cet Etat de Mysore, dont l'anglaise et militaire

PIEUX sorvEXins. lil

Bangalore occupe à peu près le centre, un peu à la manière de Taraignée en sa toile, est, jusqu'à ces derniers temps, resté nominalement indépendant, après des luttes grandioses qui le firent croire longtemps irréductible.

C'est ici que les Anglais rencontrèrent un très magnanime, mais très implacable adversaire; c'est ici que, pendant les guerres de la fin du siècle dernier, nous eûmes un très puissant et très fidèle allié, le célèbre sultan Haïder Ali. Il faut lire, dans le beau livre du colonel Malleson, Thistoire de ces luttes gigantesques, qui nimbe d'une pure et glorieuse auréole la grande figure de ce lointain ami des P'rançais, aussi terrible dans ses haines que fidèle dans ses affections. L'on y puise une singulière admiration pour ces vaillants ancêtres qui luttèrent en ces lieux, si glorieusement, mais, hélas 1 si inutilement; on en retire aussi une immense rancune méprisante contre ce criminel gouvernement qui paralysa l'effort de tant de braves et rendit stérile une moisson qui aurait dû être si belle, arrosée d'un sang si généreux.

Non loin d'ici est la petite ville de Seringapatam, qui vit la gloire et les malheurs de l'illustre Tippo- Sahib, fils d'Haïder Ali et digne héritier de ce grand nom. Lorsque ce prince monta sur le trône de Mysore, en 1781, il y avait plus de vingt ans que

la perle de Pondichéry et les irréparables revers de ce grand calomnié que fut Lally avaient marqué le déflnitif écroulement de Tempire français des Indes. Mais, si le pavillon fleurdelisé ne flottait plus sur la porte de Villenur, les grenadiers de Lorraine, qui l'avaient si vaillamment défendue, peuplaient encore les rangs de ceux qui luttaient contre leur vainqueur d'autrefois. L'armée de Tippo- Sahib était encadrée par des officiers français, et nos compatriotes étaient si nombreux dans ses rangs que les lieux où ils étaient cantonnés portent, aujourd'hui encore, le nom de « French- Rocks ». L'histoire des sièges de Seringapatam est donc un peu notre histoire; elle est assez glorieuse pour que nous revendiquions l'héritage.

Tout cela ne rend pas Bangalore plus joli, mais la grandeur des souvenirs évoqués suffît amplement à dissimuler les pauvretés et les laideurs du cadre et à motiver le déplacement par des raisons toutes de sentiment et de patriotique piété.

De Tippo-Sahib et d'Haïder Ali, il reste, dans le Lai Bagh de Seringapatam, un mausolée de marbre enfoui dans le mystère des nobles cyprès. Des Français il ne reste rien ou presque rien : un nom de bourgade, un vague et lointain souvenir. Des Anglais il reste tout : une orgueilleuse dominalion, une puissante organisation militaire. Après

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