‹ Aux IndesChapitre 17 sur 120 · NE VOYAGEZ JAMAIS SANS CALENDRIER · texte numérisé non relu

NE VOYAGEZ JAMAIS SANS CALENDRIER

talier par ma seule faute, étourdi que je suisl) et comment, à six heures, j'expédie boy et bagages à la gare, me proposant de les rejoindre dans le plus bref délai.

Cependant, comme après un médiocre dîner, de très mauvaise et déconfite humeur, je m'apprête à secouer sur ce vilain pays la poussière de mes souliers, ce qui, par parenthèse, ne le gênerait pas beaucoup plus qu'une goutte de pluie ne gêne la mer, je vois entrer dans la cour de l'hôtel un dog-cart brillamment attelé; un gentleman des plus corrects en descend, vient droit à moi et, me serrant cordialement la main, me dit qu'il vient de recevoir ma lettre et qu'il se met entièrement à ma disposition. C'est le général M. L... en personne; un général qui se dérange pour un pauvre petit lieutenant, c'est à rentrer sous terre de confusion. C'est aussi à s'arracher les cheveux de désespoir, car mon billet est pris, mes bagages sont enregistrés, et tant de bonne volonté, une si exquise bonne grâce, tardives par ma seule faute, doivent forcément rester sans résultats. Je me confonds en excuses devant le trop aimable général. Je lui expose mon triste cas et je prends congé, très piteux et navré... Ne voyagez jamais sans calendrier!

riô AUX INDES.

N'emporterai-je donc de Bangalore aucun bon souvenir? D'abord je suis persuadé qu'avec un peu moins de maladresse de ma part, la face des choses aurait complètement changé et que j'aurais emporté le plus intéressant souvenir de tout ce que l'on m'aurait montré. Mais puisque j'ai été assez bête pour manquer cette unique occasion de m'amuser et de m'instruire à la fois, récapitulons un peu et lâchons de mettre en évidence les quelques rayons de lumière qui sont venus éclairer un trop noir tableau.

En premier lieu, je n'ai pas eu chaud, et c'est beaucoup en ce pays. Bangalore est située sur un plateau assez élevé, et le climat y est exceptionnellement tempéré, à tel point qu'à l'hôtel j'ai remarqué que les fenêtres de ma chambre étaient garnies de vitres : c'étaient les premières que je voyais depuis Ismaïlial Les productions de nos pays y poussent, médiocrement, il est vrai, mais enfin j'ai vu sur la table des petits pois, des haricots verts et des pommes! Il faut être juste, ce n'était pas trop désagréable de se mettre sous la dent autre chose que les éternelles potatoes ou les sempiternelles bananeè.

BEALTES NATIVES. 5/

Mais il y a à Bangalore mieux que de la fraîcheur, mieux que des vitres aux fenêtres et des petits pois dans les potagers, et s'il est vrai que, si Dieu fit Thomme à son image, le diable fit la femme à la sienne, le diable de Bangalore est un superbe diable !

Les femmes de ce pays sont extrêmement belles, et belles au sens antique du mot, belles d'une beauté classique, belles par la seule harmonie des formes et la seule pureté des lignes. 0 Parisiennettes de carton, petits êtres factices, pomponnés et attifés au gré de nos désirs et de vos caprices, mignonnes poupées perverses aux inexplicables sortilèges, comme vous me paraissez frêles, artificielles et mièvres! Et, en face de ces admirables statues vivantes, que reste-t-il de votre grâce maladive et de votre charme équivoque? A peu près ce qui reste dans ce verre, que je viens de vider (quand même) à votre santé, et qui contenait naguère un blond Champagne, léger et pétillant comme vous : un peu de mousse sans consistance, bien vite évaporée, bien vite disparue I

A Madras, déjà, j'avais été frappé de l'extrême perfection de formes de toutes ces femmes, même de celles des plus basses castes, des plus misérables, astreintes, dans l'avilissante poussière des rues, aux plus serviles besognes; ici, la race est encore

oS AUX INDES.

plus parfaite, et il en est peu de types, je parle des jeunes, bien entendu, qui ne soient de véritables modèles esthétiques.

Elles sont, en général, assez petites, mais de proportions admirables; la tête est fine, chargée d'une opulente chevelure roulée en torsades sombres avec des luisances d'ébène et des reflets d'acier bleui ; des sourcils épais dessinent de nobles arcades sous un front droit et élevé; à travers le tremblant rideau des longs cils alourdis, s'illumine la blancheur des pupilles nacrées avec les coulées d"or brun des rayonnantes prunelles; la bouche est petite, les dents étincellent comme des perles laiteuses en un rouge écrin; le nez et les oreilles sont parés d'ornements étranges, lourds de gemmes, et dans lesquelles les jeux des rayons solaires allument des éclairs multicolores; la molle sveltesse d'un cou délicat s'attache à des épaules harmonieuses, et la gorge est d'une exquise fierté, dédaigneuse d'inutiles et déshonorants soutiens.

La finesse des attaches est extrême, autant du moins qu'on en peut juger sous le lourd réseau des bracelets d'argent qui les enserrent, la démarche moelleuse, lente et cadencée, et la pureté de ces formes accomplies est merveilleusement mise en valeur par l'élégance des draperies aux chaudes couleurs qui les enveloppent.

com.m::nt elles s habillent. o9

Le costume est simple, aussi simple qu'il est seyant; comme j'errais aux abords d'une vieille pagode en ruine, sur les bords d'un calme étang sacré, il m'a été donné de voir une jeune fille, presque une enfant, sortir toute ruisselante de l'onde sainte où elle venait de finir ses ablutions.

Elle montait lentement les degrés de marbre, toute nue, d'une belle nudité chaste, illuminée des rayons du soleil couchant qui faisait miroiter des reflets d'or brillant sur le bronze clair de la peau.

Elle prit d'abord une mince écharpe de mousseline, qu'elle enroula autour de ses reins, en formant une sorte de pagne qui serrait étroitement les hanches, puis elle emprisonna ses épaules et sa gorge dans un corsage aux mailles élargies, très court et exactement appliqué sur les chairs, laissant la taille entièrement à découvert ; enfin elle développa un long châle de cotonnade légère, à fond rouge semé de fleurettes dorées, et s'y drapa tout entière....

Pauco minora canamiis — la toilette n'était pas finie. Restaient les chaussures; la plupart de ces femmes n'en portent pas et s'en vont pieds nus par les chemins. Celle-là faisait exception. Raffinement de toilette? Non pas; religieuse pratique, — tout simplement. Et si vous ne saisissez pas pourquoi, contemplez avec moi la forme de ces sandales. —

Une épaisse semelle de cuir nouée sur le cou-depied par des lacets de corde; — jusque-là rien de bien extraordinaire, mais regardez sous la semelle, vous verrez, sous le talon et sous la plante du pied, deux supports en bois, élevés de 4 à 5 centimètres, qui affectent assez bien la forme des couteaux d'une balance, s'appliquant à la semelle par une assez large base, mais reposant sur le sol seulement par une arête infiniment aiguë. La cause de cette forme étrange, qui doit, par parenthèse, rendre la chaussure bien fatigante et bien peu stable, réside dans le respect religieux que les Hindous professent pour la vie des bêtes. Il est certain que le pied humain écrase dans sa marche une quantité de bestioles semées à la surface du sol; avec ce bizarre brodequin, le pieux Hindou est du moins assuré d'en écraser le moins possible.

Et puisque je suis en train de vous parler de cet étonnant amour des bêtes, laissez-moi vous raconter un petit fait dont j"ai été le témoin bien souvent, depuis mon arrivée dans cet étrange pays, et qui s'explique par les mêmes raisons. Mon histoire est peut-être bien un peu naturaliste, mais elle est infiniment typique.

Lorsque vous traversez quelque bourg perdu de nos campagnes, vous voyez toujours, sur le pas des portes, des groupes accroupis, plongés dans une

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