LA CHASSE
occupation absorbante. Deux acteurs : une petite fille et une bonne vieille grand'mère. La petite fille se tient docilement assise devant la vieille grand'mère, et cette dernière, tenant la tête de l'enfant dans ses deux mains, défait les longs cheveux, les éparpille, les effile l'un après l'autre et... part pour la chasse. C'est une activité fébrile, une recherche enragée, de longues inspections minutieuses, enfin un brusque geste vainqueur qui saisit et qui arrache; — un bruit sec, un claquement d'ongles,... le dernier acte de la tragédie est joué.
C'est ce dernier acte que les Hindous ne jouent pasl
Le spectacle vu dans les ruelles de nos villages se voit ici journellement ; il est, sous ces lointaines latitudes, rigoureusement pareil, mais la conclusion diffère.
On raconte que Franklin, ayant un jour trouvé sur la manche de son habit un vilain insecte venimeux, le saisit délicatement, le posa sur le sol et le rendit à la liberté, disant : w Allez, petite bête, le monde est assez grand pour vous et pour moi. » Les bonnes femmes hindoues font toutes ce que fit Franklin, et cette stupéfiante mansuétude en fait, je pense, autant de Pénélopes filant une toile dont elles ne verront pas la fin.
Et maintenant, si mon histoire vous semble un
peu trop réaliste, sachez du moins quelle est rigoureusement vraie, et pardonnez-moi en pensant qu'elle ne pouvait trouver un cadre mieux approprié que ce vilain pays de Bangalore, dont les aridités désolées rappellent assez bien cette partie de nos plaines champenoises que Ton a baptisée u Champagne.... » ; mais j'ai juré de ne pas écrire le mot.
17 février.
De Bangalore à Hyderabad il y a vingt-trois heures de chemin de fer. C'est long, dites- vous? — Ce n'est rien pour le pays, car, d'une part, les distances à parcourir sont énormes, et, d'autre part, la vitesse moyenne des trains ne dépasse guère 30 kilomètres à l'heure, un peu moins de moitié de ce que vous êtes habitués à rouler.
Les gens du pays font donc un peu ce que font les Russes chez eux, qui s'embarquent le plus simplement et le plus naturellement du monde pour trois ou quatre jours consécutifs et qui vont de Pétersbourg à Yladi-Kavkaz comme nous allons de Paris à Dijon. Il n'est que juste, d'ailleurs, d'ajouter que l'installation matérielle des compartiments est infiniment confortable ; je vous l'ai décrite l'autre jour, je n'y reviendrai donc pas; mais, ce
sur quoi j'appellerai votre attention, c est l'extrême modicité relative du prix des places.
Pour faire, avec une installation analogue à celle de ce que nous appelons en France des coupéssalons, environ 700 kilomètres, j'ai dû payer un peu moins de trente roupies, ce qui fait, au taux actuel de la roupie, de 47 à 48 francs. Quant à mon boy, installé tout seul dans un compartiment réservé contigu au mien et en communication directe avec le mien, ce qui est infiniment commode, il s'en est tiré avec quatre roupies et demie, soit à peu près 7 francs. Les indigènes voyagent littéralement pour rien : un centime par kilomètre! il me paraît impossible de trouver des tarifs plus démocratiques.
Mais nous ne sommes pas encore au bout : en effet, les tarifsdont je viens de parler sont les tarifs normaux; ils subissent — c'est invraisemblable, mais cela est — une nouvelle réduction de 50 pour 100 quand il s'agit d'organiser de grands mouvements de voyageurs analogues à ceux que créent nos trains de plaisir, ou mieux nos trains de pèlerinage. En effet, il ne se passe, pour ainsi dire, pas de jour dans Tannée qui ne soit marqué par une solennité du culte brahmanique, plus spécialement célébrée dans tel ou tel temple de l'immense péninsule. Chaque pagode célèbre ainsi sa grande