WADI
bancs de sable et de rochers, roule lentement des eaux paresseuses d'une jolie clarté bleue.
A Wadi, dernière étape, dernier changement de train, arrêt interminable, car c'est l'heure du « tiffin » lunch), et les horaires des railways sont combinés de façon à respecter scrupuleusement ces heures, sacrées pour les estomacs anglais. Nous ne songeons guère à tiffiner, et, malgré la longueur du stationnement, nous ne perdons guère notre temps et sommes à deux doigts de rester en panne. Pour quelle cause? Pour cause de « peste » !
Nous sommes, en effet, à une proximité relative de Bombay, et l'on retient ici pendant quarante-huit heures, dans un lazaret contigu à la station, les voyageurs qui viennent de la pauvre pestiférée.
Ce n'est pas écrit sur nos figures que nous n'avons jamais mis le pied dans ce dangereux guêpier, mais c'est écrit sur nos tickets, sur les étiquettes de nos malles, sur nos bulletins de bagages, etc.; il paraît que cela ne suffit pas, et l'inspecteur de police, qui nous fait subir un long interrogatoire, ne se contente pas de ces raisons, bien convaincantes cependant. Il lui faut l'attesta-
lion de deux témoins nous ayant vus nous embarquer à Bangalore et le certifiant sous la foi du serment. Je me rappelle heureusement le temps, déjà lointain, du collège où, pour Tobligatoire rentrée <* accompagnée », nous avions recours aux bons offices de toute une catégorie d'honnêtes industriels qui, moyennant une somme modique, consentaient à figurer occasionnellement les oncles respectables ou les domestiques de confiance. J'avise donc deux négros qui déambulent sur le quai, je leur donne à chacun une roupie, et voilà deux hommes prêts à se faire couper la tète ou à se laisser brûler un poignet, comme Mucius Scœvola, plutôt que de ne pas jurer, sur la tête de leur mère, que nous venons bien de Bangalore; ils auraient aussi bien affirmé que nous venions de Pékin ou du Kamtchatka : cela suffit à M. Tinspecteur, et j'ai la douce satisfaction de constater que la bêtise administrative est également inefiàble sous toutes les latitudes.
Xous échappons donc à un séjour sous les peu tentantes baraques du lazaret, et nous poussons de gros soupirs de satisfaction en nous installant dans les wagons du Guarantied Xizam's state Raihvay. Ces wagons sont superbes, éminemment confortables et httéralement dorés sur tranche. Il est probable qu'on veut laisser aux voyageurs tout le
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temps cren admirer les splendeurs, car notre train avance maintenant à la trop sage allure qu'affectionnaient les ancestrales pataclies.
Le jour tombe lentement, et il nous est donné, une fois de plus, d'admirer les radieux éblouissemenls d'un mirifique coucher de soleil; tous les soirs c'est la même étincelante magie, et tous les soirs c'est aussi merveilleusement beau; nous ne nous faisons guère une idée de cette invraisemblable orgie de couleurs dans notre pauvre lumière et sous nos ternes cieux d'Occident.
La douce brise du crépuscule s'élève, un long frisson passe sur les grands champs de maïs dont les hautes tiges s'inclinent mollement en longues ondulations paisibles ; la campagne sendort, les troupeaux se rassemblent en grandes masses serrées, gardées par les chiens vigilants; les bergers allument tout autour, pour éloigner les bètes féroces, des feux dont la flamme claire monte joyeusement dans l'air léger; les premières étoiles allument leurs tremblantes clartés dans les transparences laiteuses du firmament, et de la nature assoupie, dans le grand silence du soir, se dégage une paix profonde.
C'est Iheure où le corps, alangui par les terribles chaleurs de la journée, aspire avidement les frais effluves de la nuit prochaine, où l'œil.
ébloui d'ardenles lunnères, se repose charmé sur les ions adoucis du crépuscule, où Tesprit s'abandonne à la tendresse des rêveries imprécises, où tout l'être se défait, immatérialisé, et se fond délicieusement dans la fluidité de Téther, dans le sein auguste et reposant de la toute-puissante, de la maternelle \alure.
Un grand fracas de fer ébranlé, un roulement de tonnerre sous des halles violemment éclairées, le rêve s'envole, le charme s'évanouit. Nous sommes en gare d'Hyderabad.
18 février.
Hyderabad est, vous le savez ou devriez le savoir, la capitale de l'État indépendant du Xizam.
A l'exception des États Himalayens du Népaul. auxquels leur position géographique a permis de conserver jusqu'à ce jour une attitude d'insoumission et d'isolement complets, bien que amicaux, au dire des Anglais, il n'y a plus, dans Fimmense péninsule, un seul État natif qui puisse se considérer comme jouissant d'une indépendance complète. Cependant, chez certains d'entre eux, l'intervention politique de la Grande-Bretagne se réduit à fort peu de chose; les chefs de ces États disposent de leurs revenus et de leurs armées et administrent presque directement leurs possessions.
Parmi ces États, le « Nizam's Dominion » occupe une place privilégiée ; le souverain qui porte le titre de Nizam jouit d'un pouvoir à peu près
l'i- AUX INDES.
absolu ; il a son armée, lève ses impôls, frappe sa monnaie, émet ses timbres-poste et, par suite, a toutes les apparences d'une complète indépendance. Pourquoi cela? Sans remonter au déluge, cherchons-le ensemble, et, si cela vous ennuie, vous en serez quitte pour sauter les lignes suivantes.
Bien que limmense majorité delà population de ce pays soit de race et de culte hindous, les Hindous ne prennent aucune part à l'administration, ([ui est tout entière entre les mains de mahométans étrangers. Et cela ne date pas d'hier : dès le XY" siècle, les rajahs hindous avaient dû céder le pouvoir aux musulmans, dont les irruptions s'étaient audacieusement étendues jusqu'au sud de la péninsule. Ces irruptions ne furent pas précisément pacifiques, et cette transmission de pouvoirs n'alla pas toute seule ; elle fut signalée, pendant plus de trois siècles, par des luttes violentes qui mirent le pays à feu et à sang. Les généraux que les empereurs mogols envoyaient dans le sud de la péninsule, faisaient plutôt leurs affaires propres que celles de leurs souverains, et le pouvoir de la cour de Delhi sur les provinces du centre de l'Hindoustan resta, jusqu'à la fin du xvii*^ siècle, purement nominal.
Ce fut seulement sous le grand Aureng-Zeb que Tautorité du Mogol s'imposa directement et. sans