LE BAIN DES ELEPHANTS
neaiix, balayant la place et nous laissant au centre d'un vaste cercle \icle, en butte aux regards craintifs de mille petits yeux perçants et curieux, violemment intimidés. C'est une affaire d'Etat que de rassurer lout ce petit monde: il faut calmer le zèle intempestif de nos boys, qui ne trouvent pas encore la place assez nette et voudraient donner au cercle oi^i nous nous trouvons des proportions encore plus respectueuses; il faut une caresse à celui-ci, un sourire à celui-là, surtout une large distribution de pices (ce qui ne nous ruine pas, car un pice vaut à peu près deux centimes), et les enfants sont remis en confiance; rassurés, ils se rapprochent et nous laissent les admirer de près. Le fait est qu'ils sont charmants, ces bambins, dans leur claire nudité de bronze, pas toujours Ijien propres, pas trop bien mouchés, avec de terribles chevelures en broussailles, mais charmants tout de même, avec leurs jolies dents éclatantes de blancheur, leurs clairs regards étonnés, leur svelte petite taille cambrée, la naïve et comme chaste impudeur de leur costume par trop sommaire
Il est si l^eaii renfanl avec son doux sourire...
et tellement toujours le même sous toutes les latitudes, tellement plus près de nous que ses
grands-parcnls sauvages qu'on sent dune race tolalemont différente, si mystérieuse et inconnue! Et sa petite caresse confiante et ingénue rappelle de bien douces choses au cœur de Texilé; elle fait surgir en son esprit la rafraîchissante vision des petits êtres blonds et roses laissés dans le home si lointain et le laisse toul alleudri, un peu mélancolique, mais (Tune douce mélancolie.
Me voilà bien loin de la « tombe de M. Raymond », pas si loin toutefois que dans la réalité, car la route est interminable. Elle traverse des sites dune pittoresque sauvagerie — pas beaucoup de verdure, une herbe courte et rare, de grands palmiers poussiéreux et des amoncellements de rocs brûlés, aux formes étranges, entassés en éboulis dramatiques et grandioses.
Sur un monticule élevé, au milieu d'une large terrasse, se dresse un obélisque d'une vingtaine de pieds de hauteur, sur chaque face duquel sont gravées ces simples lettres : .1. R. Pas d'autre inscription, pas un nom, pas une date, et ces seules initiales sont de grande éloquence en leur simplicité.
Nous ne sommes pas très loin du centre populeux, mouvementé et tumultueux dHyderabad, cependant nous nous sentons au bout du monde. Pas un bruit ne résonne dans l'air embrasé; le plus
LA TOMBE DE M. RAYMOND. «o
loin que les regards peuvent porter ils ne distino-uent aucune maison, aucun être humain, et ce grand silence d'une nature sauvage, palpitante sous les feux ardents du soleil, encadrant la tombe modeste du Français qui dort sous ces pierres, est impressionnant, profondément.
Une fois par an, cette solitude se peuple, cette nature s'anime, cette morte ressuscite.
En face de l'obélisque funéraire s'élève un petit pavillon soutenu par de légères colonnades et surmonté d'une grande croix. Dans un coin, une niche où brûle une lampe; })ar terre, des débris de verre et des guirlandes de fleurs desséchées. M. Raymond est, encore aujourd'hui, adoré comme un saint : chaque année, à l'anniversaire de sa mort, une foule immense envahit ces lieux désolés, elle allume de grands feux sur la colline, illumine la plate-forme de la petite chapelle et répand partout de grandes guirlandes de fleurs multicolores.
Les hommes des corps de troupes irrégulières du Nizam s'y rendent par milliers, armés jusqu'aux dents, s'abandonnent à la folie des danses guerrières, tirent mille coups de fusil et, grisés de poudre et de tumulte, saluent de salves furieuses la tombe de celui qui forma leurs aînés.
J'ai grand'peur que le culte du nom et du souvenir français n'ait pas grand'chose à voir en
celle alïaire; en efl'el, si, chose curieuse et probalilemenl unique, Hindous el musulmans se coudoient et fraternisent ce jour-là, confondant le saint qu'ils honorent en une égale vénération, le nom de ce pauvre j\I. Raymond a subi des modifications trop caractéristiques : pour les Hindous, il est devenu Moussa liàma, et vous savez que, l^ama est l'une des trente-trois mille trois cent trente-trois incarnations de Vishnou ; poiu' les musulmans, il s'est corrompu en Mousa Rahman, « Moïse le miséricordieux » ; vous voyez donc que, si nous étions tentés de trop nous enorgueillir de voir l'un des nôtres ainsi vénéré et presque déifié, il conviendrait de ne le faire qu'avec une extrême réserve, car la gloire n'en revient à notre douce France que fort indirectement et en quelque scorie par ricochet.
Je ne sais pas comment je pourrai bien faire, à mon retour en Europe, pour témoigner ma gratitude aux aimables gens (jui m'ont comblé de lettres de recommandation. Parmi ces bienveillants introducteurs, je demande une place d'honneur pour lady Blount ; c'est la première fois qu'il m'a été donné, à Hyderabad, de constater le pouvoir