COMMANDANT... D ARMES
riche, plus épanouie que jamais au soleil levant, ne saurait passer pour une mortification, tandis que c'en est une vraiment que de quitter le nid douillet, tout de pariait confort, de luxe sobre, d'art délicat, où je viens de passer cette nuit, une des meilleures de ma vie assurément.
Les règlements veulent que l'officier en congé se présente à la Place, dès son arrivée dans une ville de garnison; d'ordinaire, c'est une petite corvée; je trouve, ce matin, lobligation charmante; de même, quand je revêts ma tenue, quand je me sangle dans mon dolman, qui m'emprisonne étroitement les épaules, me serre le cou comme un carcan, m'étouffe et me fait cuire dans mon jus, je trouve tout cela déHcieux... Ce que c'est que le changement d'air, tout de même !
Et quelle grosse joie lorsque, passant devant le poste de la caserne où sont logés nos cipayes, j'aperçois le cher pantalon rouge et que je vois la sentinelle me rendre les honneurs 1 Je ne crois pas avoir été plus content le jour, déjà lointain, de mon premier galon, lorsque je faisais, par les rues de Paris, de gros délours pour passer devant le plus grand nombre de sentinelles possible,...
enfantillage si vous voulez, c'est avec et c'est pour ces enfantillages-là qu'on envoie les gens se faire tuer!
Mon titre de congé présenté au sergent de planton et dûment visé, je m'enquiers delà demeure du commandant. Le commandant ! il me semblait que la garnison de Pondichéry se réduisait à une compagnie, et je ne comprenais pas trop ce qu'y pouvait faire un officier supérieur; néanmoins, comme tout le monde ici parle couramment du <( commandant», comme, lorsque j'ai demandé son adresse, le sergent me l'a donnée sans broncher, j'admets que mes renseignements étaient inexacts, et que je vais avoir quatre et non pas trois galons à saluer.
Je me rends donc à l'adresse indiquée, je sonne, on m'introduit, et je me trouve en présence d'un capitaine d'infanterie de marine qui me reçoit avec la plus charmante cordialité ; la conversation s'engage, et au bout d'un quart d'heure, comme je ne vois rien venir, je m'enquiers du mystérieux chef de bataillon. Un grand éclat de rire me coupe la parole, u Le commandant, m'est-il répondu, mais il n'a jamais existé que dans l'imagination des habitants , ou plutôt , c'est moi-même que ces bonnes gens ont ainsi promu au grade supérieur. N'oubliez pas, en effet, que je suis commandant...
LA VILLE FRANÇALSE. 9
(l'armes! or, un capitaine, c'est de la bien petite }3ière; un commandant, à la bonne heure ! c'est plus flatteur, et personne ici ne m'appelle jamais autrement. »
Ouais I les gens de Pondichéry ressembleraientils à ceux de cette bonne ville de Tarascon, et, tout ingénument, auraient-ils réédité l'histoire du brave commandant Bravida,... capitaine d'habillement?
Voilà donc qui vous atout un parfum de province et qui sent incontestablement la « petite ville » ; fausse, ou du moins unique apparence, je crois, car la population ne ressemble en rien à celle des petits trous de notre province; elle est incomparablement moins en retard, moins vieillotte, moins moisie, et Pondichéry me semble plus « dans le train » que telle sous-préfecture du lointain cheznous.
Et puis elle est délicieusement propre et coquette, les maisons se tapissent toutes blanches dans l'ombre des palmiers, et la terre a cette éclatante rougeur de sang qui naguère, à Ceylan, nous étonnait et nous charmait tant
La ville française est bâtie tout entière aux bord s de la mer, dont le bleu profond resplendit et palpite dans le rayonnement du furieux soleil. Quel incomparable fond de tableau que ces immenses étendues bleues, pas plus bleues certes que notre
Méditerranée, mais de tons semblant plus violents, plus durs, plus éclatants, dans cette orgie de lumière, dans ce ruissellement de flammes!
Au cœur de la petite cité, Tune de ses faces baignée par la mer, s'étend une grande place sur le pourtour de laquelle se dressent les monuments publics : le palais du gouvernement, de jolie architecture, sobre et nette, et délicieusement paré d'un manteau fleuri où resplendissent les mille coloris éclatants des floraisons tropicales ; en face, l'hôtel de ville, un peu quelconque; enfin le Cercle, où je retrouve tout à fait la patrie lointaine : des tapis verts où se joue la nationale « manille », des tables où s'étalent les gentils dessins de la Vie Parisienne, et toute une collection de journaux avec beaucoup de manchette, beaucoup de réclame et très peu de texte, de larges verres où miroitent de glauques absinthes, toutes choses dont les clubs anglais m'ont déshabitué et qui ne sont pas médiocrement évocatrices du milieu accoutumé.
Face à la mer, à l'entrée de la grande jetée, dans une belle posture de fierlé, se dresse la statue de Dupleix; je ne la contemple pas sans émotion, et dans le salut muet que lui envoie mon regard il y a toute la gratitude, tout le respect, toute l'admiration qu'on doit à un des plus nobles, un des meilleurs, un des plus méconnus enfants de notre