LES TOURS DU SILENCE
exposent aux ardents baisers de la flamme divine les corps dénudés de leurs morts. Dans le principe, les seuls rayons de Tastre sacré devaient toucher les cadavres, et des grillages épais protégeaient les funèbres dépouilles contre les outrages des oiseaux de proie. Mais les hygiénistes anglais n'ont pas jugé que le soleil, qui pourtant est d'une terrifiante puissance sous ce ciel de feu, fût assez expéditif ; ils ont redouté l'infection et exigé que libre accès fut donné aux vautours pour accomplir leur sinistre besogne.
Les Parsis ont frémi à la pensée de ce suprême outrage, mais il leur a bien fallu se soumettre, et, en détinilive, ils ont accepté, bon gré, mal gré, la peu alléchante perspective d'être déchiquetés après leur mort par les hideux becs crochus. Si leurs répugnances, toutes naturelles, les faisaient frissonner jusqu'à la moelle, du moins leurs sentiments religieux n'étaient pas froissés, et la dure contrainte qui leur était imposée ne contredisait pas les prescriptions du Zend Avcsta, qui dit seulement :
« Tu ne souilleras pas la terre, ta mère 1 »
Je ne suis pas entré dans une des tours du
Silence, d'abord parce que je n'en avais pas la
moindre envie, et puis parce que seuls les gardiens
ont accès dans le funèbre asile ; mais vous trouve-
io4 AUX INDES.
rez au musée Guimet du Trocadéro, à côté des merveilles de Flnde, une petite réduction en plâtre qui vous donnera de la chose une idée suffisante. Imaginez une tour d\mc vingtaine de mètres de diamètre et d'environ dix mètres de haut ; au sommet, un large balcon circulaire, le perchoir des vautours; enclose dans ce balcon, une plate-forme en pierre unie formant un large entonnoir évasé et de faible pente ; des rigoles rayonnantes partagent la surface circulaire en secteurs, que deux circonférences, concentriques au parapet extérieur, divisent d'autre part en trois compartiments ; enfin, au centre, Touverture béante d'un puits creusé profondément et dont le fond se trouve très audessous des fondements de la tour, plus bas même que la base de la colline.
Dans chaque compartiment est étendu un cadavre : les hommes sur le pourtour, les femmes au milieu, les enfants sur les bords du puits central. Les oiseaux carnassiers ont vite fait la lugubre curée ; les ossements blanchissent, se dessèchent, se pulvérisent dans la flamme ardente du soleil, et les eaux du ciel entraînent au fond du puits les informes débris.
Il y a ici, comme bien vous pensez, ample matière à philosopher, et les réflexions abondent tout naturellement dans l'esprit de ceux qui ont eu l'occasion
LES TOURS DU SILENCE. loo
de contempler avant moi ce spectacle peu réjouissant.
M. André Chevrillon, qui est un poète, ny a vu que de la poésie, et il s'est écrié : « Admirable sépulture que ces corps d'oiseaux! Aussitôt mort, redevenir vivant, rentrer tout de suite dans un tourbillon de vie, un tourbillon plus rapide, plus brûlant que le premier... Avoir été une pauvre grande dame parsie, une de ces femmes indolentes qui, dans leurs voiles somptueux, se prélassent au bord des plages, et maintenant fendre impétueusement Tair d'un vol strident!... »
Maître Cléry, qui est poète aussi à ses heures, mais qui, je suppose, doit penser que tout n'est pas mauvais dans notre pauvre vie mortelle et périssable, ne peut évoquer sans horreur la pensée de ce qui se cache derrière les blanches murailles de la funèbre tour; il frémit et nous fait frémir en imaginant une horrible fricassée de crânes dénudés, de lèvres arrachées, de seins flétris, d'orbites vidées et sanglantes, d'intestins béants et de chairs déchirées.
M. Chevrillon avait sans doute fait un bon déjeuner, et maître Cléry un mauvais; — pour moi qui n'ai pas déjeuné du tout et qui suis, par ailleurs, très enclin au mutisme, du fait de cet intimidant voisinage, je ne sais trop de quel côté
j'envisagerais la question; mais il me semble que les myriades de vermicules grouillants qui nous attendent, maître Cléry et moi, ne sont guère plus tentantes que les becs crochus des sinistres vautours. Au demeurant, le pas une fois franchi, qu'importe ce que deviendront nos pauvres guenilles!
22 février
Ce matin je me suis donné la joie de retourner dans la vieille cité d'Hyderabad, non plus, comme l'autre jour, en pompeux équipage, mais tout seul cette fois et à pied, incognito en quelque sorte.
Je sais bien qu'en agissant ainsi, en dehors d'un danger éventuel auquel je ne crois guère, je suis un affreux objet de scandale pour tout ce qui porte un nom anglais, et que le « cant » défend rigoureusement à un Européen de descendre de la cérémonieuse voiture qui transporte sa vénérable personne. S'il voit mal, s'il voit peu, si même il ne voit rien, tant pis! les principes du moins seront saufs. Je dis à mon tour : Tant pis pour le cant, pour les principes, foin des usages reçus ! Et je pars de mon pied léger pour une seconde excursion dans cette incomparable ville de féerie et d'enchantement.
Que vous dire, sinon que je suis de nouveau, et
plus intensément encore que le premier jour, transporté dans un monde irréel et paradoxal, au doux pays des rêves extravagants et délicieux !
J'ai bien vite quitté les larges voies principales pour m'égarer, absolument au hasard, au gré de ma fantaisie, dans les ruelles les plus tortueuses, les plus étroites, les plus sales, les plus pittoresques aussi, et c'est un perpétuel enchantement.
Quelques petits tableaux croqués au hasard.
Me voici d'abord, au débouché d'une ruelle, — tellement étroite que mes épaules touchaient les murailles de chaque côté, tellement sombre que j'étais obligé de marcher à tâtons, — dans une grande place blanche inondée de lumière.
A ma droite, une mosquée, mignonne et coquette dans sa robe de marbre immaculé, encombrée de 'fidèles qui suivent avec ferveur les prières récitées par la voix nasillarde du prêtre.
En face, le marché aux étoffes, une orgie de chatoyantes couleurs miroitant au soleil.
Sur la place elle-même, accroupis sur les dalles rugueuses de porphyre, tout autour d'une jolie fontaine où Feau s'épand dans d'élégantes vasques d'albâtre : des négociants en plein vent qui débi-
SABRES, POIGNARDS ET BOUCLIERS. lo9
tent une fort belliqueuse marchandise, un stock d'armes de toutes formes et de tous âges étalées pêle-mêle sur le pavé.
Me voilà mordu d'une furieuse envie de marchandages, et pendant toute une grande heure je me débats entre les pattes crochues d'un vieux à figure de bandit. L'affreux bonhomme a de pures merveilles; il défait un nombre incalculable de paquets, et à chaque fois s'écroulent sur le sol, dans un grand cliquetis de ferraille, de magnifiques armes : des cimeterres recourbés, ornés à la poignée de damasquinures étincelantes, de longs fusils arabes avec leurs cuivrures compliquées, leur bizarre centrage et leurs crosses anguleuses incrustées de précieux ivoires, des couteaux afghans, longs et minces, à la pointe terriblement affilée, des pistolets à pierre très analogues à ceux qu'on voit dans les échoppes de Bab-Azoun, des boucliers d'acier bruni, tout hérissés de pointes aiguës, enfin ces étranges petits poignards d'Hyderabad, minces comme des lancettes de chirurgie, ondulés comme de minuscules vipères et qui donnent bien l'impression de sales petites bêtes venimeuses et méchantes.
Les négociations sont très longues, d'autant plus compliquées qu'il faut avoir recours au langage des signes ou des singes, car mon individu ne sait
pas un mot d'anglais, et je n'ai guère appris en fait d'hindoustani que l'interjection « chelloh », qui veut dire « f...iche le camp ». Les prix demandés sont, comme toujours en ce doux pays, fantastiquement majorés ; il me faut une bonne heure de débats pour les faire descendre au dixième de la demande primitive, et encore emporté-je, en même temps que mes achats, la conviction d'avoir été volé comme dans un bois!
Voici, dans l'encoignure d'une haute porte, une foule pressée, sérieuse, attentive, contrastant par son mutisme avec le violent tumulte de la rue voisine; il ne s'en échappe aucun autre bruit qu'une sorte de lente psalmodie, étrangement rythmée et chantée de cette voix nasillarde, si singulière, si toujours la même dans tous les pays d'Orient.
Je m'approche, les rangs s'écartent, et j'aperçois, étendu sur les dalles du seuil, quelque chose d'innommable et de hideux; cela ressemble vaguement à un être humain ; cela ressemble aussi à l'une de ces formes atï'reusement grimaçantes, desséchées et rigides, que je vis naguère allongées dans les vitrines, où le musée de Ghizeh conserve ses momies.