UN FAKIR
Cela vit pourtant, malgré cette tragique immobilité de cadavre : dans une face barbouillée de plâtre, sous une foret de longs cheveux emmêlés en broussailles, deux yeux sont grands ouverts, tout injectés de sang, et rien n'est hideux comme ces deux taches sanglantes dans ce masque blafard. Le pauvre corps, d'une maigreur affreuse, allonge sur la pierre rude sa lamentable nudité, le sternum et les côtes dessinent, sous la peau tendue, leurs saillies bossuées, Tépiderme du ventre, vide et creusé, se plisse comme un vieux parchemin fripé, et les jambes s'étirent en une raideur de catalepsie.
Cette misérable guenille humaine, qui me fait frissonner d'horreur et de dégoût, est cependant très sainte et très vénérée : c'est un fakir renommé, qui vécut longtemps à Bénarès, et qui vint à Hyderabad porteur de la bonne parole; il a dépouillé l'être conscient; aucune douleur ne peut triompher de l'immuable inertie à laquelle il est parvenu, domptant les révoltes de son pauvre corps meurtri; aucune sensation ne l'atteint plus, il gît inerte, sans pensée, sans conscience, sans volonté; tout ce qui faisait son être personnel s'est à jamais évanoui, son « moi » s'est évaporé, s'est envolé aux quatre vents du ciel; il est pour toujours entré dans la paix, il contemple Brahma face
à face, et, quand il achèvera de mourir, son nom demeurera fameux parmi les hommes, comme celui d'un des rares privilégiés qui sont parvenus à s'absorber sur cette terre dans le divin vertige du néant. Quelque temps encore, et cette hideur, cette saleté, cette pourriture seront dieu!
C'est probablement ce qu'est en train de lui prédire un vieux brahme, celui dont l'étrange psalmodie nasillarde m'avait attiré en ce lieu, un bon gros père dont les formes rotondes semblent prouver que son admiration ne va pas jusqu'à l'imitation.
Toutes les religions ont leurs chanoines gras et leurs trappistes maigres!
Comme je suis absorbé dans la contemplation de ce malheureux, dont je n'ai pas la tentation de rire, je vous jure, qui m'inspire au contraire une pitié profonde, en même temps que ce sentiment tout particulier d'irritation que provoque la vision d'une chose que l'esprit est inapte à bien saisir, je suis brusquement tiré de mes réflexions par la stridence soudaine d'une fanfare guerrière qui éclate à mes oreilles. .Je me retourne, et dans la rue je vois se dérouler et venir vers moi un interminable et chatoyant cortège.