UN CORTEGE DE NOCE
Je dirais que j"ai de la chance, que je joue de bonheur, que les alouettes me tombent toutes rôties dans la bouche, si, dans cette étonnante ville, il n'en était de même d'un bout de Tannée à l'autre, si, tous les jours, ce n'était pas le même kaléidoscope miroitant, la même féerie exquise, la même joie de vivre, la même orgie de couleurs, de lumières, d'éblouissements!
Ceci est un cortège de mariage, et le futur se rend en grande pompe au domicile de la fiancée.
Deux éléphants ouvrent la marche, couverts tout entiers de caparaçons dorés, portant chacun deux timbaliers qui tapent à tour de bras sur leurs instruments et remplissent la rue d'un fracas de tonnerre.
Derrière viennent les fanfares : une vingtaine de jeunes gens, vêtus d'azur et d'argent comme des pages de romance, qui soufflent dans de longues trompettes cuivrées, dont la forme toute droite me rappelle celle des fameuses trompettes d\Aida; ils déchirent les airs et les oreilles des passants avec des sons d'une extraordinaire stridence, pas toujours très justes, pas du tout en mesure, chacun entonnant, quand et comme il lui plaît, la ritour-
nelle qui fredonne en sa tèle; c'est très vilain, et c'est très charmant tout de même, parce que, par définition, tout est charmant en ce charmant pays.
Voici maintenant, tout comme dans la Fiancée du timbalier^ les hommes d'armes, et c'est une vision d'un autre âge qui paraît avec eux dans le clair décor de la rue fourmillante; ce ne sont, en effet, que lourdes cottes de mailles au treillis serré, casques au cimier étincelant, à la visière demibaissée, sabres aux bizarres courbures, mousquets pesants, tromblons évasés, toute une romantique défroque qui fait songer au formidable équipement dont Alexandre Dumas revêtait ses moines de la Ligue.
Un joyeux tintement de fer sur le pavé et, piaffant, paradant, crinières tressées, poil reluisant, à noble allure relevée, passe tout un escadron de jolis chevaux syriens, avec leurs légers cavaliers, des lanciers à tunique rouge, à haut turban lamé d'argent, armés de lances en bambou dont les ilammes multicolores flottent et clapotent gaiement au vent.
Un temps..., comme dit mon ami Colonne, et dans le tumulte des vivats, dans le chatoiement des écharpes agitées, rayonnant de belle humeur, paraît le héros de la fête, un beau jeune homme à la moustache naissante, qui porte sur ses vêtements
de noce toute une fortune, et sur le front, fixant une aigrette blanche tout ébouriffée, une agrafe de brillants d'une invraisemblable grosseur et diine eau merveilleuse.
Ses amis, sur un seul rang tenant toute la largeur de la rue, marchent à deux pas derrière lui, dans une auréole de pierreries étincelantes et de somptueuses étoffes noblement drapées.
Paraissent enfin les voitures portant les cadeaux de noce, et c'est un défilé qui n'a pas de fin. Chaque véhicule est traîné par deux bœufs, au blanc pelage, aux cornes tout fraîchement dorées, et des guirlandes de fleurs courent tout le long des montants, s'enlacent aux rais des roues grinçantes, tombent en grappes embaumées sous les légères toitures de palmes tressées. Les présents se dressent en pyramides, bien rangées et proprettes, sous chacun de ces dômes fleuris; meubles, vases précieux, glaces, toiles à chatoyants ramages, lainages, satins, défilent successivement, arrachant des cris d'extase, faisant ouvrir de grands yeux ébahis, provoquant de violents remous dans la foule qui se presse pour admirer toutes ces somptueuses choses.
Et quand le défilé est terminé, quand la dernière voiture est passée, protégée par un peloton de lanciers rouges qui ferment la marche, je reste longtemps à la même place, suivant du regard le cortège
qui s'éloigne dans la poussière dorée, les oreilles bourdonnantes, l'œil encore tout empli de cette vision de féerie, me demandant quel rêve serait plus beau que cette fastueuse réalité.
Et je pars de nouveau dans l'inconnu, dans le hasard des ruelles qui ouvrent à mes pas incertains leur attrayant mystère; je croise à chaque pas des groupes farouchement armés, et c'est délicieux le petit frisson du danger possible, bien improbable sans doute, pouvant jaillir cependant de chaque recoin sombre, de la lubie d'un fanatique, du caprice d'un fou.
Je dois dire que je n'ai rencontré ni fous, ni fanatiques, ni péril d'aucune sorte, et que je suis rentré à l'hôtel aussi complètement indemne que le bon Tartarin rentrant en son jardin après le fameux tour de ville. Mais, comme lui, j'avais un tantinet frissonné, et trouver, en cette pauvre vie banale, un frisson nouveau, n'est déjà ni si facile ni si méprisable.
Pour finir mon originale promenade dans cette ville incomparable, j'ai la chance, après tant d'émo-