TOUT NOUVEAU TOUT BEAU
pourtant respectable, cFalcool campliré que j'ai emportée; les roues, frottant contre les rebords de la toiture, répandent dans l'intérieur de nos appartements une poussière jaune, acre, suffocante qui, au bout de cinq minutes, nous a rendus méconnaissables. C'est absolument inconfortable et... parfaitement délicieux.
Quel délice, en effet, de s'en aller ainsi, en plein inconnu, en pleine vie et en plein monde sauvages, d'aller vivre cette existence primitive dont le charme fait tressaillir en nous je ne sais quels obscurs et lointains atavismes!
Je la connais bien, cette sensation d'allégement, de jouissance saine, de plénitude de vie, que donnent de tels départs vers des horizons inaccoutumés; bien souvent je l'ai éprouvée lorsque, avec ma chère batterie, que je n'aimais jamais autant qu'à ces moments-là, je quittais, l'automne venu, les quartiers, les marchfelds, les carrières, les lieux familiers qui avaient vu la lente progression patiente du travail de l'instruction, pour aller, aux manœuvres, éprouver les résultats et récolter les fruits de ces longs mois de silencieux labeur. Comme l'on se sentait fort, allant, vigoureux,
comme on s'en allait gaiement, une chanson aux lèvres, humant à pleins poumons Tair frais du matin qui vous faisait une jeunesse toute neuve !
Ces belles sensations saines et bienfaisantes, je les éprouve de nouveau ce matin, dans toute leur plénitude, en m'en allant chercher, dans les mystères de la jungle, bien plutôt que des coups de fusil, rares et problématiques, la révélation d'un monde insoupçonné, l'intime communion avec une nature toute nouvelle, la vision saisissante de cette vieille terre hindoue qui berça nos premiers aïeux sur son âpre sein, dans l'éblouissement de ce soleil de flamme, sous la coupole d'azur de ce ciel ravonnant.
2 mars.
Ce matin, 2 mars, à riieure où le coq chantait, tandis que, tout là-bas, vers l'Orient, une lueur indécise annonçait la toute prochaine venue de l'aube blanchissante, tandis que, aux champs comme à la ville, tout sommeillait encore, un longconvoi de voitures, traînées par des bœufs pesants, avançait parmi les grisailles du demi-jour et atteignait les premières maisons des faubourgs d'Hyderabad.
Dans l'aspect de la caravane, tout annonçait une marche longue et fatigante : l'épaisse couche de poussière encrassant les véhicules, l'allure cahotée et fléchissante des attelages, le sommeil lourd des conducteurs se laissant aller, comme des loques tout amollies, aux heurts et aux secousses des grinçantes machines. Et le cortège n'avait rien de brillant ni de pompeux; il semblait, au contraire,
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se glisser le long des maisons, à je ne sais quelle allure gênée et honteuse, craignant les regards, cherchant Fombre discrète, souhaitant ardemment l'arrivée.
Au retour d'une expédition de chasse ou de guerre, il est d'usage d'entasser les dépouilles, de rassembler le butin conquis, sur un char qui dt^fûe orgueilleusement en tête du cortège; dans notre colonne, le char est bien à sa place, il contient même du butin... Hélas! il n'a rien d'orgueilleux ni de superbe. Au fond de la voiture, l'œil distingue bien un amas respectable de plumes et de poils variés; il y chercherait malheureusement en vain les fauves reflets et les ors miroitants qui jouent parmi les nobles pelages des tigres, voire des plus modestes panthères. Les fauves ont eu les jambes trop longues, les chasseurs ont été trop impatients, peut-être trop maladroits (ce n'est pas aux autres que s'adresse cette dernière épithète); toujours est-il que, lorsque, le convoi une fois arrivé devant le perron de l'hôtel, l'on fait le (( tableau », on peut y voir figurer lièvres, perdrix, bécassines, canards, voire bêtes plus respectables, pélicans, paons sauvages, antilopes et gazelles, mais de panthères point, et de tigres encore moins.
FÂCHEUSE RENXONTRE. 187
J'ai si fréquemment souffert de cette sorte de particulier agacement que procurent les u histoires de chasse », que je suis bien tenté de borner la narration de mes faits et gestes à ceci : Avant emporté dans la jungle un cœur rempli de vastes espoirs, je ramène en ville un cœur rempli de vastes désappointements. Mais d'abord ce ne serait pas tout à fait vrai, car, malgré le résultat négatif de mon expédition, je suis enthousiasmé des sensations rares et précieuses que m'a procurées la contemplation de cette nature sauvage, si complètement neuve à mes yeux, et, de plus, il est bon que le malheur des uns contribue à faire ultérieurement le bonheur des autres. Si donc ma très incompétente mais très fraîche expérience pouvait épargner à d'autres les déconvenues cynégétiques qui m'attendaient, j'en serai fort enchanté.
A peine, l'autre jour, nous sortions des portes d'Hyderabad : première rencontre, premier désappointement. Nous croisons sur la route un très noble cortège d'éléphants qui portent, en de
robustes haodahs, un certain nombre d'importants personnai^es guêtres de cuir fauve, culottés de beige, cape écossaise en tète, équipés en un mot comme les plus corrects de ces gentlemen que Ton voit, le dimanche matin, au train de huit heures, dans nos gares parisiennes. Beaucoup de bijoux, de très beaux bijoux, aux doigts, et une légère teinte brune épanduc sur le visage, annoncent seuls que nous ne sommes pas en présence d'Européens. Une nuée de serviteurs, armés jusqu'aux dents, entourent les éléphants ; dans le nombre, des fauconniers, portant sur leurs poings gantés de nobles oiseaux encapuchonnés, des shikaris tenant en laisse de merveilleux guépards à la peau tachetée et miroitante, prudemment muselés. Tout cela fait un spectacle très pittoresque, mais aussi très décourageant. L'expédition revient en effet, précisément, du territoire où nous nous proposons d'aller, et l'énorme amas de gibier s'enlassant dans une voiture, qui nous donnerait confiance en toute autre occasion, nous désole, en nous procurant la navrante certitude de trouver un terrain déjà battu, un gibier tout dispersé, un canton complètement bouleversé. Nous serions bien tentés de maudire le nabab qui se prélasse orgueilleusement dans son haodah, nous ayant ainsi coupé l'herbe sous le pied, et de lui trouver trop de ressemblance avec ces gens
MAUVAIS PRKSAGE. 189
qui, vous ayant invité à dîner, gardent pour eux les meilleurs morceaux, si, en somme, la passe qui nous a été donnée n'avait été délivrée par quelque secrétaire ou employé subalterne mal au courant des faits et gestes de son seigneur. X'importe, la rencontre était fâcheuse et le présage bien mauvais ! Nous continuons notre route , de médiocre humeur; mais cela dure peu : quelle mauvaise humeur tiendrait en effet devant les attraits de rincomparable paysage qui se déroule à nos yeux? Cinq milles à peine après notre départ d'Hyderabad nous avons quitté la grande route, et notre cahotant convoi s'est engagé dans de mauvais sentiers qui courent parmi la jungle.
La jungle I en avais-je assez rêvé et quelles splendeurs irrévélées ne contenait pas ce mot évocateur et mystérieux 1 La réalité vaut le rêve, et tout de suite je me sens grisé par le charme étrange que dégage cette nature puissante, libre et sauvage.
Le sentier que nous suivons trace son pauvre petit sillon perdu dans la broussaille, pressé de tous côtés par une inextricable végétation, toute hérissée, rébarbative, piquée de longues épines aiguës et de plantes étranges aux tranchants acérés. Des par-
l'iims violents se dég-agent de renchevèlrement des taillis, et de larges fleurs pourpres plaquent çà et là, sur le fond sombre de la verdure, des éclaboussements de sang vermeil. Le modelé du terrain est très heurté; par moments nous descendons en de profonds vallonnements et nous nous sentons oppressés, submergés, dans la mer de verdure qui nous assiège de tous côtés; un instant après, le chemin remonte en pente abrupte, et tout à coup surgit, en pleine lumière ardente, au sommet d'un mamelon. Du haut de ces collines, que nos chariots franchissent successivement comme de frêles barques tour à tour soulevées par les vagues énormes d'un prodigieux océan, la vue s'étend immense sur l'angoissant mystère des espaces indéfinis.
Rien ne décèle la présence de l'homme dans cette hermétique immensité; cette terre est absolument vierge, d'une virginité farouche et sauvage. Une vie ardente emplit cependant ces profondeurs : des myriades d'insectes tourbillonnent dans l'air qu'ils font tout vibrant, et, sur le bleu d'indigo d'un ciel inondé de lumière, se détachent les larges vols circulaires des grands oiseaux de proie, qui planent très haut dans le palpitant éther. Et la brousse, la sombre, la mystérieuse brousse est vivante, elle aussi, d'une vie puissante; elle est tout emplie de clameurs inquiétantes,