‹ Aux IndesChapitre 55 sur 120 · LA JUNGLE · texte numérisé non relu

LA JUNGLE

d'appels, de cris, de rumeurs imprécises, de rauques aboiements et, par intervalles, de rugissements formidables qui la secouent tout entière.

Et nous avançons lentement, parmi ces animalités menaçantes, devinant, derrière les impénétrables fourrés, des yeux brillants qui nous guettent, des rampements sinistres qui nous épient, des fuites qui se précipitent, et nos regards cherchent à fouiller les pénombres, impatients, nerveux, fébriles. C'est une sensation étrange, non pas de peur, car elle est très douce, d'inquiète et frémissante curiosité plutôt. L'on redoute un peu, l'on souhaite beaucoup le soudain bondissement qui peut surgir de l'entrelacement des lianes et des buissons, et, machinalement, les doigts se serrent sur la poignée de la carabine.

Rien ne paraît; rien, hélas I ne devait paraître... Comme le soir tombe, les yeux éblouis d'ardentes lumières se ferment peu à peu, les membres lassés de tant d'émotions vaines se détendent, et je tombe dans un sommeil profond, bercé des rudes cahots de ma branlante demeure.

Depuis longtemps déjà la nuit était venue, lorsqu'un arrêt brusque de mon chariot m'éveille. Je

me frotte les yeux, je saute en bas de ma sommaire couchette, nous sommes arrivés.

L'ombre est épaisse et profonde; je devine confusément les silhouettes de grands arbres qui font, sur notre convoi arrêté, un large dôme de verdure; des formes vagues s'agitent autour de nous, ombres furtives sous la douteuse clarté d'un ciel barré de nuages; mais bientôt un grand feu pétillant s'allume, et je distingue à peu près nettement ce qui m'entoure.

Nos voitures ont '< formé le parc » au centre d'une vaste enceinte préparée d'avance par les shikaris, pour nous mettre à l'abri du contact trop immédiat avec les indiscrétions des hôtes de la jungle.

Des branchages, hauts de deux mètres environ, reliés fortement entre eux par des lianes entrelacées, forment une clôture solide et rassurante; une porte grossière, tournant sur des gonds très primitifs, s'est refermée derrière la dernière voiture de la colonne; le campement peut s'installer, nous sommes bien chez nous.

Tandis que les boys préparent le cantonnement et font cuire un souper sommaire, un grand conseil se rassemble : il sagit d'arrêter notre plan de campagne. Le capitaine Boardman préside les débats; il parle l'hindoustani comme M. Anatole France parle le français; il est très éloquent, très

Page 1