COMMENT ON CHASSE LE TIGRE
qui recherchent, relèvent et suivent les traces; on traque la bète et on l'enferme dans un immense cercle qui se resserre peu à peu ; quand les dimensions du cercle sont suffisamment petites, on en est prévenu, on arrive sur le dos d'un éléphant dressé à ce genre de sport particulièrement périlleux, dont la location se paye par suite au poids de l'or, et on a toutes les chances du monde d'être à l'hallali.
Quand « on » c'est vous, la petite plaisanterie ci-dessus vous coûte quelque chose comme une dizaine de mille francs. Un tigre vaut bien cela, dites-vous? Encore faut-il les avoir, ces dix mille francs, et ne pas regarder à les débourser si lestement.
Quand « on » c'est un nabab qui a tout organisé et qui a l'esprit de vous inviter à l'accompagner, rien à dire; vous êtes un heureux mortel qui avez trouvé le meilleur moyen de vous tirer d'affaire.
C'est cette dernière solution qu'il faut prendre, c'est celle que prennent tous les officiers anglais. Pour eux la chose ne fait point de difficultés, car le temps n'a pas de valeur; dans un voyage rapide comme le mien, le tenq3s est précieux, et il m'aurait fallu la chance de voir mon itinéraire m'amener, à point nommé, en un endroit où j'aurais trouvé une
telle partie tout organisée. Cette chance singulière, je ne Fai point rencontrée, et mon unique l'essource a été de laisser la liste de mes futures étapes à ceux d'entre mes hôtes qui pourraient se trouver à même de me faire avoir une si précieuse invitation. Il est entendu qu'à la première alerte je recevrai un télégramme de convocation et qu'aussitôt j'accourrai,... si cela ne doit pas bouleverser toute la fin de mon voyage, si je ne suis pas trop loin et si je puis arriver à temps, si je ne me laisse pas effrayer par la perspective de plusieurs jours passés dans le bain-marie des >vagons indiens,... trop de a si » 1
Lorsqu'on ne veut ou ne peut adopter aucune de ces solutions, il ne faut pas désespérer tout à fait, mais il est prudent de ne pas faire trop de fond sur l'expédient qui reste, sur celui que nous avons pris, faute de mieux.
Il est hors de doute que, là où nous sommes, il y a des tigres : des traces toutes fraîches décèlent irrécusablement leur présence, et le jour môme de notre arrivée, deux vaches ont été emportées du hameau voisin.
Les rencontrer, par hasard, dans la jungle, il n y faut par exemple absolument pas compter : le tigre a de rhomme une méfiance salutaire et le fuit soigneusement; contrairement aux récits des Mayne-
NOTRE AIFl T. 201
Reid ou des Gustave Aymard qui firent frémir nos enfantines imaginations, il n'attaque presque jamais,... lieureusement, car je me demande quelle mine on ferait, tout petit, tout seul, perdu dans l'inextricable buisson, en face de la formidable bêtel La seule exception est fournie par les « mangeurs dhommes », des fauves devenus trop vieux pour chasser et, faute d'antilope ou de gazelle, mangeant de Thomme, maigre régal, à ce qu'il semble. Là où nous sommes, pas de « mangeurs d'hommes », grâce à Dieu : si nous voulons donc courir, si mince soit-il, le risque de l'unique, de l'inestimable coup de fusil,... il faut aider la chance. Pour ce faire, nous avons, dès notre arrivée, organisé un affût; nous avons acheté une vache, nous l'avons amenée à proximité d'un grand arbre, puis attachée à un piquet. Grosse affaire que le choix de l'arbre : il a fallu le prendre bien isolé, ses branchages ne communiquant avec ceux d'aucun arbre voisin et, d'autre part, laissant le tronc dégagé jusqu'à une certaine hauteur. Le choix fait, nous avons bâti dans les branches, dissimulé le plus possible, un « Robinson » et installé sur la primitive plate-forme un de nos shikaris. Il est inutile de laisser plus d'un homme à l'affût; même on pourrait, à la rigueur, n'y laisser personne, car le tigre a, paraît-il, coutume de « s'annoncer ». On
nous raconte on efTet (jue, sil doit mordre à notre appât, il se conlentera de tuer la hèle, de boire le sang tout chaud, puis de la laisser là, se réservant de venir reprendre et emporter sa proie la nuit suivante: prévenus, nous accourrons, nous nous posterons, et lorsque le tigre viendra faire sa
deuxième visite, il trouvera à cpii parler
Hélas! durant tout notre séjour, nous ne devions entendre parler de lùen, et le soir de notre départ nous devions, très marris, remettre à ses propriétaires la vache tout aussi appétissante qu'au premier jour, mais absolument intacte.... Ilfautcroire que les tigres du Xizam naiment point le beetsteak.
Je mentirais, certes, en niant que jeusse mieux aimé moins de sobriété;... au demeurant je nai pas trop de peine à me consoler, tellement je suis pris par la griserie de la vie que je mène. Il y a là quelques jours qui resteront inefîaçables dans ma mémoire, car jy ai réellement vécu double, j'y ai pris, comme dit l'autre, un « bain dame », je m'y suis retrempé, trouvant dans les impressions éprouvées une acuité et une fraîcheur telles qu'il est rare de les ressentir ailleurs que dans l'enfance;