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NOS JUGES

famille ne dédaignent pas plus que les nôtres traire cette inépuisable vache à lait du fonctionnarisme ; demandez plutôt aux princes indigènes qui payent le fourrage 1

Et puis, même si c'était vrai, ne déclarent-ils pas eux-mêmes que notre petit territoire est le naturel refuge de tous les gredins pourchassés chez eux? faut-il pas quelqu'un pour les mettre à l'ombre?

Voilà notre tour de ville fini; il n'aura pas été bien long, car la ville n'est pas grande.

Faut-il voir là un trait caractéristique des habitudes de notre race, mis en plus vif relief par le contraste avec les cantonnements anglais tout voisins?

Dans ces derniers, le lotissement du terrain occupé par la population blanche se répartit en larges espaces, chaque bungalow s'élevant au milieu d'un véritable parc grand de plusieurs hectares; ici, au contraire, les jardins sont tout petits et les maisons se serrent les unes contre les autres, étroitement pressées autour des édifices publics. Aurait-on, môme à Pondichéry, la manie de la centralisation? -^ Fâcheux article d'exportation!

Séparée de la ville blanche par un canal, la lie noire couvre, par contre, de vastes étendues

— 140,000 habitants, disent les guides. — Je ne nous croyais pas si riches.

Hélas! la quantité ne remplace pas la qualité; ô les pauvres gens! chétifs, malingres, souffreteux, les yeux brûlant de mauvaises fièvres, semblant incapables du plus mince effort, laids à faire peur, d'aspect incurablement abêti,... n'en disons pas plus, ce sont des électeurs : il faut respecter le suffrage universel!

Le marché, assez curieux, se tient sur une grande place, à Tombre du clocher de la chapelle des missionnaires, ambitieusement baptisée « Cathédrale de la ville noire ». Rien de bien nouveau parmi les denrées exposées ; toujours les mêmes assourdissantes criailleries, les mêmes violentes odeurs, toujours aussi le même pittoresque et le même prestigieux coloris. Les marchandages sont amusants : ces singes ont attrapé, de-ci de-là, quelques bribes de français et, fort orgueilleusement, les servent à tout propos, ce qui n'est pas pour faciliter les transactions, d'autant que le système monétaire est compliqué et que annas, pices, fanons, roupies et francs font -une inextricable salade ; une fois l'affaire conclue, le marchand vous tend sa patte noire (tous ces gens sont ici d'une surprenante familiarité!) et salue votre départ d'un « Hurrah, papa! Hurrah,

LA VILLE NOIRE. lo

maman I Hiirrah, bon voyage I >) tout à fait réjouissant.

Encadrant le marché, à droite et à gauche de la place, deux grandes bâtisses : une prison qui contient 300 cellules et 300 prisonniers, sans compter ceux qui attendent leur tour; un hôpital, dû à la générosité de M. de Richemont, pour le moins aussi bien garni; derrière l'église, les tombes fleuries du cimetière chrétien; tout un microcosme, comme vous voyez, où les étapes de la vie de l'indigène ont, toutes, leurs places marquées.

L'après-midi nous allons à la pagode de Villenur ; prétexte à promenade plutôt qu'autre chose, car, après ce que nous avons vu à Madura et à Sriringam, rien ne peut plus nous étonner, mais, du moins, promenade charmante. C'est d'ailleurs l'excursion que l'on propose à tout nouvel arrivant ; la route suivant la direction vers laquelle nos possessions ont le plus d'étendue, on peut faire six kilomètres pleins sans sortir du territoire français. Songez donc, ce n'est déjà pas si banal!

A Villenur, on a été prévenu de notre visite et nous sommes reçus avec une pompe inaccoutumée : une bande de prêtres musiciens accueille notre

16 AUX INOES.

arrivée par un aigre el assourdissant tintamarre; les uns cognent, d'un mouvement précipité, de petites cymbales tenues dans chaque main, d'autres agitent frénétiquement des chapelets de clochettes aux sons iélés, tambourins et tam-tams font rage, et, dominant le tout, de petites flûtes vrillantes s'exaspèrent en modulations suraiguës; c'est à fuir à toutes jambes.

Il faut rester pourtant, de cérémonieux fauteuils nous attendent, rangés sous un vélum accroché au portique d'entrée; nous nous installons, on nous passe autour du cou de triples colliers de fleurs embaumées, on répand sur nos mains de l'eau parfumée, on allume tout autour de nous des cassolettes qui répandent dans l'air d'épaisses vapeurs capiteuses; et quand, un peu ahuris de tout ce bruit incohérent, un peu grisés de toutes ces violentes odeurs, nous ne savons plus très bien où nous sommes,... on nous amène le^bayadères.

Me serais-je, depuis l'autre jour, orientalisé sans m'en douter, ou bien la griserie de tout cet appareil extérieur m*a-t-elle mieux préparé à goûter le charme de ces danses? Je les avais, à Sriringam, trouvées parfaitement languissantes et ennuyeuses ; je les suis aujourd'hui d'un œil intéressé et vaguement séduit.

Mais voyez un peu ce que c'est que les illusions :

VILLENUR. 17

tandis que la plus jeune des bayadères, une gamine de douze ans à peine, se détachant du groupe des danseuses, vient, tout près de nous, accompagner les lents mouvements harmonieux de ses pas d'une mélopée alanguie et traînante dans laquelle nous ne distinguons naturellement le sens d'aucun mot, je me penche vers mon voisin, M. Bayol, qui comprend, lui, et le remerciant de nous avoir procuré un spectacle de si haut goût, je veux lui en faire admirer (ce sont mes propres paroles. Dieu me pardonne 1) <x toute la grâce chaste ». M. Bayol, riant de tout son cœur, me traduit le chant mystérieux; horreur! ce ne sont que descriptions alTreusement naturalistes, rappelant le plus exactement du monde la profession de la jeune personne, et invites... à faire rougir un singe I O mes illusions!

10 février.

Bien que, depuis mon lever jusqu'à Theure du lunch, je n'aie pas mis le nez dehors, j'ai eu une matinée très et très gravement occupée : j'ai fait choix d'un u boy ».

L'on m'avait bien dit, avant mon départ, qu'en un voyage aux Indes on ne pouvait absolument pas se passer d'un tel serviteur, mi-courrier, mi-valet de chambre, et que je n'aurais, une fois sur les lieux, que l'embarras du choix, tant était grand le nombre des Hindous exerçant ce genre de profession; mais la jeunesse est présomptueuse, et l'insuffisante expérience de petites tournées intraeuropéenncs aidant, je m'étais peu soucié de me flanquer d'un inséparable compagnon, estimant que le premier charme du voyage est l'indépendance.

Il m'a fallu déchanter : à Ceylan, passe encore! les hôtels ne sont pas assez différents de nos

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