‹ Aux IndesChapitre 7 sur 120 · MON BOY · texte numérisé non relu

MON BOY

auberges européennes pour qu'on n'y puisse se tirer d'affaire tout seul; mais, depuis Tuticorin, il n'en va plus de même, et je ne veux plus m'exposer aux mésaventures qui m'attendaient dans les bungalows.

Je vous ai décrit naguère un « dak-bungalow » aussi délicieusement pittoresque que parfaitement inconfortable; je vous ai dit comment les Anglais parent à ce que peut avoir de trop primitif ce mode d'installation, en emportant avec eux tente, mobilier, domestiques, chevaux, etc., et n'empruntant au bungalow que les frais ombrages de ses beaux arbres et parfois les casseroles de sa cuisine; or je n'avais absolument rien de ce que traînent après eux les prévoyants Anglais, et jai durement souffert d'être ainsi réduit à mon axe.

Les nuées de serviteurs qui campent dans la bizarre auberge ne m'ont jamais été d'aucun secours, ma radicale ignorance de leur idiome m'interdisant autre chose que le langage des singes, une langue qu'ils ne comprennent pas,... contrairement à ce qu'on pourrait croire. Malgré le peu de services qu'ils m'avaient rendus, j'étais assuré, lors de mon départ, de voir une interminable file d'indigènes de tout sexe et de tout âge quémander des pourboires, et non moins certain de ne jamais les satisfaire.

Prenant un u boy », j'aurai quelque cliance d'éviter une partie de ces très réels désagréments, et cela compensera Tincontestable ennui d'être partout flanqué d'un grand escogriff'e qui ne me quittera pas plus que mon ombre.

L'obligeant M. Pernon a bien voulu convoquer le ban et Tarrière-ban des indigènes de Pondichéry aptes à remplir cette mission de confiance, et j'ai passé ma matinée à les examiner, eux et leurs certificats.

J'ai fini par me décider pour le nommé Sammy, un petit Hindou maigre et chétif, aux yeux clignotants de singe, d'aspect déjà vieux, bien qu'ayant à peine la trentaine, et qui me déplaît moins que les autres parce qu'il bredouille quelques mots de français, d'anglais et d'indoustani. Joignant à ce polyglottisme sa langue maternelle, le tamoul, c'est bien le diable s'il ne nous tire pas d'afTaire partout où nous irons; pourvu qu'il ne soit ni trop voleur, ni trop menteur, ni trop vicieux, ni surtout trop ivrogne, je m'estimerai heureux, car, pour un Hindou, ce sont là de bien petits défauts.

Je donnerai à Sammy trente-cinq roupies par mois, sans autres débours que les frais de ses voyages, ce qui ne me ruinera pas, étant donnée l'extrême modicité du prix des places en troisième classe; sur ces gages, en somme bien modestes,

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Sammy devra «=e loger, se vêtir, se nourrir, etc. : vous voyez que je ne mérite pas encore de ce fait un conseil judiciaire.

Vers les quatre heures, M. Pernon et son frère viennent me chercher; c'est l'heure de la promenade : le soleil, touchant à son déclin, est d'une ardeur moins furieuse, l'air se fait plus léger, la lumière moins crue et moins aveuglante; en ces pays de couleurs violentes et de lumière exaspérée, les teintes adoucies du crépuscule prennent un inexprimable charme.

Aussi la petite excursion qui occupe ma dernière soirée de Pondichéry est-elle délicieuse : elle a comme but le grand étang d'Oussoudou, à quelque dix kilomètres au nord-ouest de la ville.

La route est tout entière enfouie dans Tombre touffue de hauts acacias et de banians énormes; assez accidentée, elle traverse toute une série de petits coteaux qui, jusqu'à ces derniers temps, jouissaient d'une réputation rappelant celle que nos pères faisaient à la foret de Bondy : situés sur la zone frontière, ils offraient en effet un lieu de refuge fort commode à une foule de mauvais

gredins. Quelques rafles combinées ont assaini le lieu, et nous le traversons sans encombre.

A 5 kilomètres de notre point de départ, nous entrons déjà en terre anglaise, pas définitivement cependant, car nous retrouverons jusqu'aux bords mêmes de Tétang, de-ci de-là, quelques petits lopins de territoire français.

Toute la région avoisinant Pondichéry est ainsi convertie en un véritable damier, de complication telle qu'il est à peu près impossible de s'y reconnaître. Et ceci n'est pas vrai seulement pour l'agglomération de Pondichéry : il en est de même pour tous les comptoirs qui nous restent, disséminés un peu dans tous les coins de l'immense péninsule, si bien que l'étude des possessions françaises de rinde est un vrai casse-tete, sans que, malheureusement, on y puisse appliquer le proverbe qui veut que des petits ruisseaux fassent une grande rivière.

Au bout d'une petite heure de trajet, nous atteignons les rives de l'étang, où nous demeurons fort longtemps à flâner, dans les éblouissements d'un prestigieux coucher de soleil et dans l'émerveillement de toutes ces adorables teintes par lesquelles passe le ciel crépusculaire.

La nuit tout à fait venue, nous rentrons doucement à la ville, où je vais passer ma dernière soirée.

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