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CHEZ LES PANTHÈRES

notre peau dans les épines des broussailles et les aspérités des pierres.

Le site est d'une sauvagerie extraordinaire, fait à souhait pour abriter les féroces amours des formidables animaux; les rocs s'étayent les uns les autres, se pressent en un désordre de chaos, se dressent en gigantesques aiguilles, évoquant le souvenir des monstrueux séracs de nos glaciers alpestres. Dans les intervalles s'ouvrent des gouffres noirs, des cavernes où le soleil n'a jamais pénétré, où vibre le vol pesant de chauves-souris énormes. ( -est là, sous ces masses de pierre, dans l'inextricable dédale de ces farouches souterrains, que vivent ceux que nous avons tant cherchés. Deux panthères au moins sont là, séparées de nous par l'épaisseur de la croûte de rochers; les shikaris les ont suivies, les ont vues entrer dans leurs repaires, nous voilà surs de notre affaire. — Hallali!

Nous nous postons sur ditïérents rochers, de manière à surveiller toutes les issues delà caverne, et, carabine au poing, le cœur battant à tout rompre, nous attendons.

Tout à coup, minute inoubliable, au fond de l'étroit couloir dont j'ai la garde je vois étinceler deux yeux d'or flamboyant, une tête fauve tachetée de noir avance prudemment au delà d'un quartier

de roc. Dieu soit loué! .J'aurai du uioiiis vu une panthère, et, tout IVémissaut, je l'aurai tenue un instant sous mon fusil.

Malheureusement ma position est extrêmement incommode ; je suis accroché au liane d'une dalle de porphyre absolument lisse et terriblement inclinée ; — j'ai dû, bien entendu, quitter mes chaussures pour me cramponner à la pierre polie, à la manière des singes, des pieds autant que des mains, et le moindre mouvement peut me faire perdre l'équilibre. Ce qui devait arriver arrive; comme je fais le geste d'épauler mon rifle, je me sens glisser, je perds un peu la tète, ma carabine m'échappe et roule avec grand fracas dans le trou noir. J'essaye en vain d'incruster mes ongles dans la damnée surface, polie comme un miroir; je me sens de plus en plus glisser, et, lamentable, je roule en bas dans un buisson d'épines aiguës qui me font un lit des moins capitonnés.

Un peu étourdi, je ne pense pas d'abord au danger que je puis courir; il est là, cependant, tout près de moi et très redoutable, le péril du bond formidable qui peut surgir et me lacérer très déplorablement. Grâce à Dieu! les panthères ont eu plus peur que moi; rien ne paraît, et tant bien que mal, à grand renfort de ceintures et de cordages liés ensemble, on me remonte sur mon poste aérien. Je

TOUJOURS bredouilles! 21 o

n'ai rien de cassé, rien de foulé; tout se borne à quelques éraflures,... plus de peur que de mal!

Mais ma mésaventure a définitivement mis les fauves en méfiance; nous avons beau passer sur nos incommodes perchoirs de mortelles heures d'inutile attente, nous ne verrons désormais plus rien; les panthères restent cachées tout au fond des cavernes. Tenter d'aller les y chercher serait une impraticable folie ; il nous faut battre en retraite devant le soleil qui, pendant toutes ces aventures, est monté très haut dans le ciel et nous enveloppe des chauds rayons de son intolérable flamme, et rentrer au camp, très confus, très dépités, renonçant définitivement à rapporter le précieux butin tant convoité,... pas trop mécontents tout de même, car, si tirer une panthère est bien, si la tuer est mieux, la voir est déjà bien quelque chose.

Le soir même, nous reprenions le chemin d'Hyderabad, le résultat de notre chasse n'ayant que de loin répondu à nos espérances ; — bien mince désappointement, croyez-moi, en face des inappréciables sensations éprouvées dans cette libre vie d'aventures et de sauvagerie I

Si, le 12 avril 1807. quelque six semaines après mon départ cl' Hyderahad^ vous étiez entré par hasard dans le salon de lecture du Boscolo's Hôtel de Calcutta^ vous y auriez trouvé votre serviteur fort occupe.

Accoudé à la grande table oii s'étalaient les publications de toute langue et de tout pays, je compulsais fiévreusement dans tous les journaux les « Nouvelles maritimes », je parcourais avidement les statistiques du bureau Veritas^ et m'attardais complais amment à la rubrique « Naufrages ».

T'ont cela dans la peu louable intention de vous servir un innocent mensonge, fort indispensable ii ma cause.

Quelle eliance inespérée, en effet, si j'avais pu découvrir la perte de quelque bateau faisant le courrier des Indes! Tout naturellement, je vous racontais que les feuillets de mon journal, relatant l'emploi de mon temps pendant la première quinzaine de mars, avaient été les premières victimes du sinistre, et je ne pouvais

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