‹ Aux IndesChapitre 68 sur 120 · L INDUS · texte numérisé non relu

L INDUS

sur ce merveilleux sol indien qui leur réservait une si généreuse curée. Quelques savants, gens impitoyables, prétendent que cette histoire n'est que légende et que jamais Macédonien ne vint en ces parages; je vous demande un peu de quoi viennent se mêler ces ennuyeux radoteurs! De quoi donc est-elle faite leur histoire, sinon de légendes?

Raison plus convaincante et très décisive, à mon sens : si légende il y a, la légende a du moins un cadre admirablement approprié, et, du moment que nul site au monde, mieux que ces rochers montant en tragiques escarpements sombres sous les frissonnantes clartés lunaires, ne peut disposer Timagination à évoquer lémouvant défdé des légions macédoniennes, c'est ici. nulle part ailleurs, qu'elles sont passées, et les savants sont, une fois de plus, des

Au matin, un peu avant le lever du soleil, une fraîche et jolie surprise : Thorizonvers lequel nous marchons est fermé par une barrière de montagnes élevées dont les crêtes se découpent, heurtées et déchiquetées, sur le bleu d'acier du ciel nocturne. Une lueur indécise paraît, et sur ces cimes lointaines s'allume une clarté rose d'une tendresse extrême, qui se fond et s'éclaircit de plus

011 plus jusqu'à une soudaine t'ulguranco de blanc éblouissant, lorscpie le soleil surgit derrière Técran des montagnes. C'est la neige, dont la vierge, dont réternelle blancheur étincelle dans les vapeurs du matin et dont la rafraîchissante vision semble exquise à qui vient de (piitter les plaines embrasées de la torride péninsule.

La neige! il y a si longtemps que je ne l'ai vue! J'en avais presque oublié l'existence, et le spectacle me séduit d'un tel charme d'imprévu et de nouveauté que je ne puis en détacher mes regards, que les dernières heures du trajet passent bien vite et que, sans y penser, me voici en gare de Peshawar.

Peshawar, capitale des possessions afghanes de l'empire britannique, est située au milieu d'une vaste plaine, verte et fertile, enserrée dans le cirque majestueux des monts de Safid-Koh, de Sikaram et de Rhomand. Comme toutes les villes de l'Inde dont les Anglais ont fait un centre administratif ou militaire, elle comprend deux cités distinctes : la ville anglaise, Peshawar Cantonmenl, et la ville native, Peshawar City, fort éloignées l'une de l'autre, sans aucun rapport Tune avec l'autre.

« PESHAWAR CANTONMENT. » 227

De la première, pas grancrdiose à dire, ou, du moins, pas grand'chose de particulier : par tout le pays indien se reconnaît aux mêmes signes, avec la même rigidité de fer, Tesprit conservateur des Anglais; là où ils passent, là où ils se fixent, n'importe en quel pays du monde, ils se transportent tout entiers, tout d'une pièce, exactement fidèles à toutes leurs habitudes, s'entourant partout de l'identique milieu familier. Aussi le « cantonnement » de Peshawar ressemble-t-il, trait pour trait, à tous les cantonnements que j'ai déjà vus : mêmes larges avenues, même lotissement du terrain en espaces immenses, mêmes blancs bungalows perdus dans de vastes jardins, même scrupuleux confort dans l'installation du club et des mess d'officiers, mêmes dog-caris attelés des mêmes poneys allants et râblés, suivis des mêmes petits fox-terriers galopant dans la poussière de la voiture, et portant les mêmes gentlemen impeccablement corrects avec les mêmes figures hautes en couleur, les mêmes monocles, les mêmes coupes de moustaches, les mêmes vestons beiges, pantalons de flanelle blanche et souliers de tennis. Oui a vu un cantonnement anglais, en a vu cent.

Mais encore faut-il choisir son moment, et il paraît que nous avons eu l'esprit ou la chance de le bien choisir et de voir Peshawar sous son meil-

leur aspect. Enlre un lii\('r aux rii^iieurs polaires et un été aux torrides flammes tropicales, située hors de l'espace où Ton ressent les moussons, et jouissant par suite d'un régime de saisons tout à fait dilTérent du reste de l'Inde, Peshawar a quelques semaines de printemps délicieux dont elle se dépêche de profiter. Nous sommes au commencement de cette saison fortunée, et les grands jardins des bungaloics ont, pour nous recevoir, revêtu leur plus belle parure. Certaines avenues, par la magnificence de leurs ombrages, j)ai' les riches couleurs des fleurs qui élincellent dans les feuilles, par les pénétrants parfums cpii tombent de la voûte verdoyante, me rappellent cette merveilleuse route, ce perpétuel enchantement qui se déroule de Cannes au golfe Juan, Il y manque le caressant murmure de la (irande Bleue et, sous les larges pins parasols, la vision des flots rayonnants; mais la sereine majesté des hauts sommets neigeux qui apparaissent dans l'élargissement des allées, dans les échappées des vastes carrefours, ne forme pas non plus un cadre à dédaigner.

A deux milles environ du cantonnement, étagée en éventail sur les faibles pentes d'une colline peu élevée, la ville indigène. Les guides officiels en font à peine mention, les itinéraires Cook l'écartent de leurs programmes, les touristes n'y vont

l'histoire de PE5HAWAR. 229

pour ainsi dire jamais : guides Cook et touristes ont également tort. Si Pesliawar n"a rien ou presque rien à montrer en fait de monuments, si ses pauvres petites mosquées en terre crue font bien tiumble figure auprès de toutes celles qui ornent les grandes cités de Tancien empire mogol, la ville même, du moins, est lune des plus curieuses que Ton puisse visiter dans toute Tlnde.

James Darmesteter, cet écrivain à jamais regretté qui à une haute et scrupuleuse érudition joignait le charme d'un style si vibrant et d'un humour délicieux, est resté six mois à Peshawar; il en rapporté un livre, Letlres .sur VInde, qu'il faut lire là-bas et ranger soigneusement, au retour, dans un coin choisi delà bibliothèque, à portée de la main. Sur les origines et sur l'histoire de Peshawar, nous y trouvons tout ce qu'il nous importe de savoir :

M II y a vingt siècles, Peshawar prononçait son nom à la sanscrite, Pourouchapoura, la ville de riiomme-Dieu, c'est-à-dire Bouddlia. C'est aujourd'hui une des forteresses de l'Islam; c'était alors une des places saintes du bouddhisme. Elle fut fondée par Kanichka, l'un de ces rois tartares que l'on appelle les Indo-Scythes et qui, dans la dissolution de l'empire d'Alexandre, se taillèrent un empire des deux côtés de l'Indus. Le bouddhisme

y mourut de sa mort naturelle, comme il fit dans tout le reste de llnde, et rentra dans le sein de l'Hindouisme. Puis, vers Tan 1000, vint llslam, et Peshawar vit passer tour à tour sous ses murs les Ghaznevides de Mahmoud, les Pathans des rois Gourides, les Mogols de Baber. Au siècle dernier, elle se trouva au centre de l'immense empire afghan fondé par le génie d'Ahmed-Shah le Dourani; dans la première partie de ce siècle, ce fut l'os que se disputaient la meule afghane et la meute sikhe; elle resta enfin à l^undjet Singh, le fantastique ami de Jacquemont, et des officiers français et italiens la fortifièrent à la Vauban. Dans le grand coup de filet de 1819, elle suivit le sort du Punjab et passa aux mains anglaises avec tout l'empire de Dhuleep- Singh. ))

Faut-il en accuser les trop nombreuses péripéties de sa longue histoire, ou le trop peu de temps que durèrent les règnes successifs de ses maîtres? Peshawar, vieille de deux mille ans, n'a pas ou presque pas de monuments. Le mur d'enceinte lui-même >• — et j'en suis bien fâché, mais un philosophe n'est pas tenu d'élre expert en fortifications, — le mur d'enceinte n'a rien emprunté au fameux système de Vauban; il tombe en ruines, d'ailleurs lamentablement sales, et médiocrement pittoresques.

LE GAOR-KHATRI. 231

Au milieu dune grande place fort pittoresque, elle, — mais nous y reviendrons, — sur une plateforme carrée en belles dalles de marbre blanc s'élève une coupole légère soutenue par de fines colonnettes de porphyre vert. C'est tout ce qui reste du Gaor-Khatri, un très ancien et colossal monument qui fut, il y a deux mille ans, un monastère bouddhique, })uis un temple hindou, plus récemment le sérail d'Ahmed-Shah ; il n'en subsiste aujourd'hui que cette modeste construction perdue dans le tumulte d'un bruyant marché. La légende raconte qu'un gourou (docteur) ayant plongé dans la fontaine qu'abrite la coupole de marbre, reparut quelques instants après à deux mille lieues de là, à Bénarès, dans les eaux sacrées du Gange. Cela me remet en mémoire l'histoire de la fameuse colonne d'Amer, au Caire : c'est aussi naïf, c'est aussi religieusement cru et vénéré.

Les Hindous viennent en foule de toutes les parties de la péninsule se plonger dans cette eau bénie, le jour anniversaire de ce mémorable événement. Ils y gagnent le salut éternel et la purification de leurs péchés; tout cela pour un bain de quelques secondes : hygiène, sanctification et bon marché !

A l'extrémité occidentale de la ville, au point culminant de la colline sur laquelle s'étagent ses

232 AUX INDKS.

maisons, dans la [xnirriliiic. dans la l)ouo i^lnanlc, dans la puanteur du }>lus misérable des cjuariiers, une tour carrée émerge des pauvi'cs huiles en lerre sèche qui sont les repaires dun atVreux peui)Ie en haillons. Vous relevez le bas de votre pantalon, vous vous bouchez herm(''li(|uemenl le nez, vous regardez soigneusement où vous posez le pied, vous vous engagez dans un escalier sombre où rhumidité verte suinte le long des murs, où les ordures s'entassent dans chaque recoin, où des rats énormes courent entre vos jambes, vous arrivez au sommet sur une large terrasse et, malgré vous et tout de suite, vous poussez un grand cri dexlase : « Mon Dieu ! (|ue cela est beau 1 »

Cela? C'est, à vos pieds, en larges gradins capricieux et irréguliers, les terrasses toutes blanches, et l'esplendissant au soleil, des maisons parmi lesquelles courent les minces rubans dombre des luelles étroites, enchevêtrées, inextricables; de loin en loin, quelques grandes clairières inondées de lumière où se presse une foule compacte et bigarrée, où se plaquent en taches multicolores les lentes des marchands en plein air.

Au delà de Tenceinte, une vaste plaine toute verdoyante, sillonnée d'argent par les méandres des canaux et des rivières; au milieu de cette plaine, comme un immense bouquet, les beaux jardins du

LES PESHAWARIS. '^oS

cantonnement. Enfin, fermant Ihorizon, làpre et noire barrière des monts de 1" Afghanistan, drapés, à la cime, dun manteau de neige resplendissante.

Il faut nous arracher à cette contemplation : la ville et le bazar nous réclament. Nous descendons bien à regret de notre observatoire. La confortable voiture qui nous a menés jusqu'ici ne peut passer dans les étroites ruelles du bazar; il nous faut lexplorer à pied, et cela ne va pas sans quelques indispensables précautions. Nous nous mettons en marche entre les rangs serrés d'une phalange de policemen, une dizaine de grands escogriffes qui ne nous quittent pas d'une semelle; en avant, en arrière, à droite, à gauche, nous sommes bien gardés, strictement préservés de tout contact immédiat avec les indigènes. C'est que les indigènes sont d'assez vilaines gens auxtjuels il ne convient pas de se frotter.

.Je ne sais trop quel vice pourrait bien leur manquer. Ils sont voleurs, menteurs , faussaires et escrocs; pour quelques roupies, ils vendent leurs lilles ou leurs sœurs; pour un peu plus, guère plus, ils se chargent d'expédier ad patres quiconque déplaît à qui les paye; mais tout cela n'est rien, et

le Peshawari serait, au demeurant, le meilleur lils du monde si à tous ces défauts ne venait se joindre le plus intolérable et le plus intolérant fanatisme. Il ne demande qu'à se faire ou à s'entretenir la main en attendant la guerre sainte, et si vous alliez vous promener tout seul dans le bazar, vous auriez de grandes chances de n'en pas sortir vivant.

Il n'y a pas plus de trois semaines qu'un infortuné capitaine anglais en a fait la triste expérience : il se promenait tranquillement sur le quai de la gare de Peshawar City, fumant une cigarette avant l'arrivée du train, lorsqu'il s'affaissa brusquement, un poignard au cœur. C'était un Ghazi qui venait de le frapper. Le Ghazi fut pris; aussitôt pris, aussitôt pendu ; mais c'est ici que les adversaires de la peine de mort ont beau jeu à soutenir le néant de « l'exemple ». Cet abominable attentat, inspiré par le plus imbécile fanatisme, était, assurément, aux yeux de tout le peuple de Peshawar, la plus méritoire des œuvres pies : je suis bien certain que, d'ici quelques années, ce vilain bonhomme de Ghazi dormira dans une tombe semblable à celles que l'on voit partout ici à travers la campagne, ornées de rouges pavillons mystiques; il aura été grossir le nombre des saints voués à la vénération de cette horde. Il ne se passe guère de temps sans qu'un événement pareil vienne consterner la popu-

LE BAZAR. 23 o

lation européenne. Quiconque arrive à Peshawar a tout aussitôt les oreilles farcies de ces funèbres histoires. Au reste, il n"a que deux pas à faire dans n'importe quelle rue de la trop pieuse cité pour reconnaître, à Faménité des regards, l'utilité d'une escorte et le péril que présenterait une promenade solitaire.

Aperçu à travers les créneaux mobiles de notre rempart vivant, le bazar est très certainement le plus curieux et le plus varié de tous ceux que j'aie visités. Cela s'explique. Toute l'Asie centrale passe par ici pour écouler ses produits vers l'Inde, et l'Inde lui rend sa politesse : si bien que Peshawar est un immense entrepôt, et que ses pauvres échoppes contiennent d'inépuisables merveilles. Tout ce que nous avons déjà vu dans les autres villes indiennes se trouve rassemblé ici; nous y retrouvons les opulentes broderies d'Agra, les bijoux de Delhi, les cuivres de Bénarès, les tapis de Lahore, les bronzes incrustés et les poteries de Lucknow, les armes de Jeypore et d'Hyderabad. Mais ce qui entre dans l'Inde est incomparablement plus beau que ce qui en sort, et les soieries persanes, les sabres et les poignards de Kaboul, les fourrures thibétaines, surtout les resplendissantes broderies de Boukhara et de Samarkande font commettre aux touristes d'énormes péchés d'envie.

236 MX INDKS.

Ouanl à la loiilc (jiii se presse dans les sombres dédales du bazar, elle est dune diversité singulièrement bigarrée. Il y a d'abord la population fixe, les Pesha^^aris, qui n'ont pas la prétention d'être une race particulière : dans leurs veines coule un peu du sang de chacune des races voisines amenées là par les hasards du commerce ou de la guerre. A chacune de ces races ils ont pris un peu de ses défauts ; aussi le Peshawari est-il une alïVeuse canaille, ressemblant, mais en pire, à tous ces métis des villes qui sont, comme Pesha^var, de vastes places d'échange : nervis de Marseille, yaoueds des ports algériens, levantins de Port-Saïd ou de Beyrout.

Il y a ensuite tous ceux que leflux des caravanes a apportés hier, que le reflux emportera demain : Persans au teint mat, coifïes d'astrakan; Kirghis nomades, blancs comme des Européens; montagnards du Pamir, petits et râblés; Thibétains jaunes à face camuse; enfin et surtout — à tout seigneur tout honneur — les Afghans.

Si vous voulez connaître les Afghans, et vous le voudrez, car je ne sais pas de race plus étrange que ce peuple guerrier, farouchement retranché dans ses montagnes, et qui tient en échec depuis si longtemps ses deux formidables voisins, . — l'Afirhanistan est un morceau dur à avaler même

Page 1