LA CARAVANE DE KABOLL
pensez bien que tout cela ne va pas sans difficultés, le passage à la douane et la déclaration des valeurs surtout : de terribles contestations s'élèvent, des clameurs jaillissent de la cohue, des bousculades brutales font soudainement de violents remous; on se gourme, on se bat, on se Ijlesse, on se tue quelquefois : régulièrement, ce jour-là, les ruisseaux de Tesplanade entraînent dans leurs eaux troubles de minces filets rouges.
Enfin, quand vient le soir, un peu de calme renaît; la foule sécoule lentement, les paquets sont terminés, éléphants, ânes et chameaux sont chargés, conducteurs et gardiens se roulent dans leurs couvertures autour des feux dont la tlamme monte très haut dans l'ombre, on n'entend plus que les aboiements des chiens, vigilants gardiens de l'immense et bigarré troupeau, — la grande caravane de Kaboul est prête à partir.
Le lendemain, avant l'aube, dans la fraîcheur de la nuit finissante, sans bruit, sans désordre, le convoi s'organise, les attaches sont déliées, les paquets sont assujettis de nouveau, les pelotons successifs se forment, la caravane se met en marche : nous sommes dans la caravane.
Le colonel Warburton, le politkal officcr chargé de la Alii/ber-Pass, à qui nous nous étions adressés pour obtenir les autorisations et Tescorlc néccs-
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saircs, nous avail laissé le choix ciilrc deux soliilions : ou l>ieii aller à Klivher, un joui' qneleoncjue, seuls avec notre escorte, sans avoir à craindre la poussière, le bruit, la promiscuité inquiétante de trop nombreux compagnons de voyage; ou bien, avec deux soldats simplement, partir dans les rangs de la caravane, dans la poussière, dans le bruit, dans la promiscuité. Pour Taimable colonel, je crois bien que notre réponse n'élait pas douteuse; nous n'avons pas balancé non plus, mais j'ai l'idée que notre choix l'aura surpris. Ouelle chance inespérée, en efïet, de nous mêler intimement, pour une trop brève journée, à la vie de ces sauvages errants, devoir de près ces nomades si absolument semblables à ce qu'étaient leurs ancêtres d'il y a trois mille ans, de regarder de nos yeux et de fixer à jamais dans notre souvenir la vision de ce que pouvaient être ces grands exodes bibliques dont avaient tant rêvé nos imaginations d'enfants bercées par les belles légendes naïves de T Histoire sainte î
Cette caravane, c'est tout un peuple en marche, et un peuple innombrable; la route qui mène de la porte de Peshawar au pied des monts de Khyber est littéralement noire de foule. Par le mot
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u route )s n'allez pas entendre quelque chose qui ressemble aux beaux rubans étroits, bien empierrés, luisants et coquets qui rendirent fameuse parmi les hommes l'administration de nos ponts et chaussées; — non, la route dont il s'agit ressemble à s'y méprendre à celles du Sud algérien : le cantonnier n'y paraît pas, le rouleau n'y passa jamais; c'est une large piste irrégulière et capricieuse, tracée parmi les pierres et les maigres toufl'es d'herbe, rude et cahoteuse, coupée de vastes lits de torrents actuellement desséchés, enveloppée par endroits d'épais tourbillons de poussière brune, plus loin s'etibndrant dans le sol détrempé des rizières, primitive et sauvage comme le peuple qui la fit et dont les pas pressés la foulent aujourd'hui.
Nous étions partis de notre bungalow un peu en retard et nous nous trouvions tout à fait à larrièregarde; la marche de la caravane était extrêmement lente : si nous nous résignions à conserver la place que le hasard, ou notre paresse à nous lever, nous avait donnée, il fallait emboîter le pas à ces interminables files de chameaux, avaler la poussière quelles soulevaient, respirer les acres émanations qui s'en dégageaient, enfin nous conformer à leur allure, dont la lenteur n'était pas médiocrement agaçante Si, par contre, nous tentons de leur
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l)rùlerla jjolilcsso cl de lilcr à toiilc allure en ièle, Fenireprise est hnsnrdeuse : il sei'a l)ien diKicile de nous frayer un chemin dans celte foule compacte; mais nous aurons le plaisir de passer une revue de la caravane.
Les deux Benr/al lancers qui précèdent notre landau, supcM^hes dans leurs tuniques écarlates, mettent leurs montures au trol, poussent des cris furieux; tant bien que mal la foule s'écarte, et nous nous engageons dans le sillage que nous ont tracé les lances vigoureusement maniées. Oh I Fétrange spectacle qui défile sous nos yeuxî A perle de vue, pêle-mêle, se heurtanl, se bousculant, se mordant, des chameaux et encore des chameaux; je ne suis cerlainemenl pas au-dessus delà vérité en évaluant leur nombre à trois ou quatre mille. Leur chargement disposé, arrimé de façon uniforme, est infiniment, varié si Fon prend garde au contenu. Une forte et large sangle en cuir passe sur le dos incurvé de la l)ète, un peu en arrière de la bosse, reliant et supportant deux énormes paniers symétriques qui renferment toute espèce de choses : du charbon, des barres de fer, des balles de coton, des briques, des pierres à chaux, des Ijallols d'étoffes, des femmes et des enfants.
Je ne sais trop comment ces malheureuses femmes peuvent tenir dans ces étroits paniers;