LA PASSE DE KHYREU
dans leurs inaccessibles nids d'aigles, les Afridis fusillaient à loisir, sans difficulté, sans péril, les infortunés voyageurs; en quelques minutes, tout était massacré et pillé.
Tant que les victimes furent des indigènes, l'Angleterre ne dit trop rien; mais, un jour, un Européen ayant eu la fantaisie d'aller voir cette fameuse passe, une halle trop adroite lui fit payer cher sa curiosité. Le gouvernement hritannique s'émut, fort généreusement du reste, car il ne s'agissait pas dun sujet de la reine : il voulut tirer de l'agression une vengeance éclatante. Cette fière politique devait coûter effroyablement cher, et l'expédition de 1842 faisait couler le sang de (juinze mille hommes.
En 1879, après un second accident du même genre, on suivit une tactique un peu différente : les Afridis apprirent à leurs dépens tout le pouvoir de l'or anglais.
Quand ils furent mis à la raison, comme la première expédition avait coûté l:)eaucoup d'hommes et la seconde beaucoup d'argent, le gouvernement eut l'idée ingénieuse, pour l'avenir, de changer ces loups en bergers : il a chargé les Afridis, moyennant salaire, de garder eux-mêmes les passes. Le système a réussi : les caravanes ne sont plus pillées, In route est aussi sûre i\\Ao possible, — pas tout à
fait autant que la place de TOpéra ou Piccadilly, car il ne faut jamais désespérer de riiiitialive individuelle, — mais enfin les accidents sont rares et, comme dit joliment Darmestcter, « les Afridis sont définitivement enti'és dans la voie de la civilisation, qui est la substitution de l'exploilalion réglée à Texploitation irrégulière )>.
Depuis quinze ans les choses ont progressé; sans qu'il y ait aucune espèce d'assimilation, — car les AlVidis sont aujourd'hui aussi indépendants qu'autrefois, — les Anglais ont amélioré leur organisation, militaire ou policière; même, depuis quelques années, ces atïreux brigands sont enrégimentés dans un corps auquel on a donné le nom de Kliyber-Hi fiers, sous le contrôle, sinon sous les ordres immédiats du colonel Warburton, l'homme éminent que l'Angleterre a la chance de posséder depuis près de vingt ans en ces difficiles parages.
Le fort de Jamrud, au pied des montagnes, commandant l'étroit débouché des passes, est le poste extrême sur lequel tlotte le pavillon britannique. Au delà, ce n'est pas non plus l'Afghanistan : il en cuirait autant à l'émir qu'il en a cuit jadis aux Anglais d'aller se mêler des affaires de MM. les Afridis. C'est donc chez ces derniers que nous allons, et, tout de suite, ils prennent possession de
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nous, en installant un des leurs sur le siège de la tonga qui nous est destinée. Ce rifler esl, d'ailleurs, le moins terrible Afridi qu'on puisse imaginer, grand gamin dégingandé de quinze ou seize ans, aussi maigre, aussi long que le canon de sa carabine : un bien joli garde du corps qu'on nous a donné là !
Xous changeons de voiture, nous transportons nos manteaux du landau dans la touga, au milieu d'un cercle de curieux qui nous jettent des regards peu sympathiques. Et j'éprouve tout de suite les admirables qualités de prestidigitateurs que la nature, ou l'éducation, a données à nos hôtes. J'avais une jolie canne à épée, à laquelle je tenais beaucoup, je l'avais laissée dans le landau ; fort occupé à montrer mes passeports au inalik de Jamrud, je l'avais perdue de vue pendant une ou deux minutes à peine. Quand je revins, elle avait disparu, et tous ces Afridis, que la peste les prenne! suivaient mes vaines recherches d'un air passablement goguenard. A qui me plaindre? Au colonel? Il n'est pas là; il est à Lahore, pour quelques jours. Au malik? C'est peut-être lui-même qui a fait ou fait faire le coup. Me fâcher? En serai-je plus avancé? Je me résous à consigner ma plainte, lamentablement platonique, entre les mains de la police afridieî