‹ Aux IndesChapitre 74 sur 120 · iO Aix iNDi · texte numérisé non relu

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Cependant, nous assistons aux opérations d'armement et de protection de la caravane. Les ri fiers sont rangés en bataille au pied du mur d'enceinte du village; à mesure que les groupes successifs arrivent, dans le désordre le plus pittorescpie, des escouades de cinq ou six hommes sortent du rang et emboîtent le pas, de manière à se trouver éch(^lonnés dans le convoi à cent mètres de distance environ ; la caravane est ainsi protégée par ces gendarmes, qui m'ont bien Tair des pires bandits!

Quant à nous, nous nous installons dans notre tonga, — une petite voiture à deux roues, à ressorts très rudimentaires, el dont je ne souhaite pas les heurts et les cahots à mon pire ennemi. — Au commencement, ralliire est raisonnable : il l'aut, une fois de plus, côtoyer le long serpent qui grimpe maintenant les étroits lacets de la route ; mais, à peine sommes-nous arrivés en tète, noire coachman enveloppe son attelage dans un grand coup de fouet cinglant, et nous partons comme des fous. Les trois chevaux, attelés à la russe, qui traînent notre légère voiturette, prennent un furieux galop et, sans ralentir un instant, sur une route sommairement tracée, avec des pentes extrême-

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ment raides et des lacets à angle infiniment aigu, longeant d'eflVoyables précipices, nous amènent au sommet de la passe en moins d'une heure. Je pense qu'il serait malséant d'amener ici une petite femme nerveuse, car cette allure enragée est réellement impressionnante au début; mais notre cocher a une sûreté de main, une vigueur et un coup d'œil tels qu'au bout de fort peu de minutes nous sommes pleinement rassurés sur les suites de l'aventure, et je peux sans arrière-pensée m'abandonner à cette exquise sensation qu'est le vertige de la vitesse.

De près, elles sont lugubres, ces montagnes, avec leurs larofes strates de schistes noirs, tout etïrités, qui montent dans la gorge étroite. Pas un arbre, pas un brin de gazon, rien qui vive sur les pentes: quelques grands aigles seuls planent très haut dans le petit coin de bleu que laissent entrevoir les parois resserrées; tout ce qui nous entoure est d'une sauvagerie et d'une désolation extraordinaires. C'est un cadre admirable pour les sinistres exploits des bandes assassines, et ces grands rochers, lugubrement noirs, semblent faits tout exprès pour renvoyer en échos les hurlements, les cris de meurtre et les lamentations d'agonie.

Au point culminanl lliorizon s'ouvre, les deux murailles s'écartent peu à i)eu; la gorge débouche sur un plateau mamelonué qui s'étend au fond

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dune large cuvette ceinte de liantes cimes neigeuses. Nous sommes à mille mètres à peine, et pourtant nous sommes glacés par la hise (pii nous Trappe violemment au visage.

Depuis Jamrud nous avons rencontré un nombre incalculable de petits l)lockhaus [)erchés parmi les rocs et fort beureusement situés, pour le pittoresque en même temps (pie j)Our Tutililé lacliipie; dans cbacun de ces fortins vivent une dizaine de riflers, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs porcs et leurs chiens. Les jours de caravane, ces petites garnisons évacuent leurs casernements et viennent se poster tout le long de la route. Rien de plus curieux que cette suite ininterrompue de sentinelles juchées de-ci de-là; mais quelles figures de brigands 1 Ma parole, quand ils se levaient à notre approche et prenaient leurs fusils pour nous rendi'e les honneurs auxquels a droit, comme dans Tlnde entière, tout Européen, je me demandais toujours s'il n'allait pas leur prendre fantaisie d'essayer sur nous la portée de leurs carabines.

Le dernier des postes fortifiés sur lequel s'étend le contrôle du gouvernement britannique s'appelle le fort d'Ali-Musjid; c'est le point terminus de notre

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excursion. Ali-Musjid, par sa situation, rappelle étrangement le fort Oueyras dans notre Dauphiné. En plein milieu de la vallée, au fond de laquelle courent côte à côte le torrent qui bouillonne et les blancs lacets de la route, surgit un rocher formidable montant tout droit dans le ciel et couronné au faîte d'un mur crénelé.

Un peu bien délabré, ce muri Depuis la fameuse journée du 5 avril 1812, le fort na guère dû être réparé : les larges brèches qui s'ouvrent dans Tenceinte et la trouent de façon fort irrégulière ont été laites par les boulets du général Pollock. Mais la position est naturellement si forte que ce nid d'aigle a une impoitance stratégique de tout premier ordre : les Afghans et, éventuellement, — très éventuellement, — nos amis les Russes auraient fort à faire pour sauter ce formidable obstacle. A le contempler, en effet, du fond de la vallée, nous avons, très poignante, la sensation de l'inéluctable : une poignée d'hommes résolus là dedans, et personne au monde ne passera plus sur la route, absolument dominée de toutes parts et fouillée dans tous ses recoins. La poignée d'hommes est bien là, mais seront-ils résolus? Et surtout serontils sûrs? Ce sont des Afridis qui. là-haut, gardent la vieille citadelle, et les Afridis ne sont pas fort sci'upuleux. ma canne et moi le savons bien; prêts

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à se vendre au plus onVanl. ils éprouvent une volupté particulière à se j)ai'jurer. D'ailleurs, ils sont Afghans pur sang, musulmans très fanatiques : le jour où quelque prophète, de Kaboul ou d'Hérat, prêchera la guerre sainte, ils nauront pas une minute d'hésitation, et ce nest pas du coté anglais que se tournera leur casaque... Allons! les Anglais ne font pas mal d'avoir de bons canons et de solides remparts à Jamrud, là-bas, à l'entrée des passes.

Me voilà au bout de ma course, hélas! o mes beaux projets!... De bien loin, de Paris, de Londres même, cette excursion en Afghanistan que je rêvais me semblait une simple promenade; partir de Guetta, gagner Hérat, traverser toute cette région mystérieuse oi^i se dénouera un jour cette formidable question anglo-russe, et prendre, quelque part vers Merv, un train du transcaspien pour regagner par voie de terre la vieille Eiu'ope, quel rêve ! . . .

Dès Londres même il m'avait fallu déchanter : à l'ambassade, en me faisant un accueil dont je demeure à jamais confus et reconnaissant, on m'avait bien vite coupé les ailes et représenté Hérat comme un paradis défendu, gardé par des anges rébarba-

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lil's qui neman([Licraientpas de me recevoir à coups (le fusil. Mais si Hérat était impraticable, restait Kaboul, et, qui sait? avec de la chance, peut-être Irouverais-je sur place un moyen quelconque d'aller voir l'émir dans sa capitale.

Sur place, à Peshawar, le moyen ne s'est pas trouvé : les aimables gens qui m'ont reçu, et si bien reçu, font profession d'une sollicitude et d'une tendresse extrêmes pour une peau que je n'aurais jamais crue si précieuse. X'allez pas croire, au moins, que l'on se soucie peu de me laisser voir certaines choses; non, si l'on m'a refusé l'escorte nécessaire pour aller plus loin, si même on m'a prévenu poliment, mais fermement, que dans le cas oii la fantaisie me prendrait de me passer d'escorte et de pousser plus avant tout seul, on m'empêcherait de contenter mon envie, ce n'est point, comme vous l'auriez pu croire, pour la grande, pour l'universelle, pour lirréfutable raison qui en tous lieux répond à tout, et qui se résume en cette phrase, d'une si péremptoire éloquence : — Pas d'histoires I — non, vous dis-je, c'est tendresse pure!

N'empêche que je suis fort mélancolique : tout en faisant l'ascension, très rude, du roc d'Ali- Musjid, je déplore ces précautions exagérées. Si encore il y avait eu quelque chose de vraiment curieux à l'intérieur de ce fortin ruinél Mais non!

Sur les rocs doniidés sommeillent, étendus à la laeon des loz/.aroni sur les (juais napolitains, une vingtaine de brigands qui grognent, à rexhihition de nos laissez-passer, eomme des chiens (ju'on dérange; à peine s'ils nous livrent passage en nous jetant des regards aimables comme des coups de couteau. Nous tournons le dos à ces maussades personnages, et nous nous perchons sur le rempart, où nous faisons un lunch sommaire. A nos pieds, cependant, se déroule lindélini serpent delà lente caravane, la cohue pressée de ces gens qui sont venus moins vite, mais qui, heureux mortels, iront plus loin que nous.

21 mars.

Rawal-Pindi est une petite ville, située à 2,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, qui contient environ 20,000 habitants : 12,000 soldats, 5,000 marchands de goutte et 3,000..., disons odalisques ; le Guide Murray m'apprend qu'une gloire considérable a rejailli sur cette heureuse cité du fait de la découverte dans son enceinte d'une vieille lampe décorée d'inscriptions aryennes ; rien d'autre, et la lampe est au British Muséum. A première vue, vous pourrez donc vous demander ce que j'ai été faire dans ce trou et pourquoi j'y ai passé toute ma journée d'hier, i.es raisons abondent.

D'abord il y a des soldats, et voir des soldats c'est toujours intéressant pour quelqu'un du métier. Malheureusement la majeure portion de la garnison était partie pour des petites manœuvres aux environs, et je n'ai guère pu voir que les quatre

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murs des baraques vides; c'était bien déjà quelque chose, car j'ai rarement vu d'aussi méticuleuse propreté que dans tous ces casernements anglais.

Ensuite il y a le général Nicholson, et si votre heureuse étoile vous conduit à Pindi, muni d'une recommandation pour lui, quand bien même vous seriez pressé par le temps, quand bien môme vous n'auriez aucune raison d'interrompre votre voyage, il faut cependant vous arrêter, il faut aller porter votre lettre d'introduction, et je vous garantis auprès du général et de l'aimable mistress Nicholson un accueil dont vous vous souviendrez longtemps, dont, pour ma part, je conserve la plus délicieuse impression et la plus respectueuse gratitude.

Enfin Rawal-Pindi est à l'orée de la route de Srinagar, à la porte du Cashmire, et comme on ne va pas au Cashmire tout à fait aussi facilement que vous allez à Versailles, il m'a fallu, pour mener à bien les arrangements nécessaires, marquer un arrêt d'un jour.

Et voilà mon étape de Pindi surabondamment justifiée.

C'est l'autre jour, au tennis de mistress N..., que je me suis brusquement décidé à aller voir Cashmire. Je suis une fort médiocre raquette en tout

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temps, et je dois confesser que, depuis mon arrivée aux Indes, patrie de tous les sports, du polo et du tennis plus que de tous autres, jai fort piteusement soutenu Thonneur du pavillon français; mais jamais je n'avais joué aussi honteusement que ce jour-là. Je manquais toutes mes balles, je pateaugeais dans mes essais, je me faisais marquer capot, et, résultat inévitable, je mettais en fureur ma partenaire. Et ce qu'elle était gentille, ainsi en colère, ma blonde petite partenaire, vous ne pouvez pas vous en faire une idée !

Parisiens, mes frères, nous sommes de fiers imbéciles lorsque, ne pouvant arriver à concevoir le charme féminin sous d'autres formes que celles de ce petit être factice, gracile, et un peu malsain, que notre infatué dilettantisme a baptisé a l'incomparable Parisienne », nous nous permettons de plaisanter les Anglaises, leurs masculines allures, leurs tailles en coups de hache, leurs corsages plats et leurs robustes attaches. A ce signalement classique répondent sans doute beaucoup de celles que vous rencontrerez aux Indes; mais il en est d'autres, beaucoup d'autres, et plus d'une de nos Parisiennes payerait bien cher cette éblouissante carnation, cette tendresse de teint qu'ont épargnées les brutalités du soleil indien, surtout la souplesse saine de ces corps harmonieux qu'entretiennent

les exercices d'une vie active et qui sont de bien exquis modèles de santé fraîche et jeune.

Au tennis de mistress N..., ma partenaire ne ressemble pas, oh! mais pas du tout, à la « Milady » de Fra Diavolo; elle est délicieusement jolie, ma partenaire, et c'est pour cela que j'ai des distractions, que je joue si mal et que je couvre mon camp de confusion!

C'est à cause d'elle aussi que je vais voir l'ombre que fait sur la Jhelum la forteresse de Srinagar; voici comment.

Les joueurs sérieux, une fois sur le tennisground, ne desserrent plus les dents que pour laisser échapper de brefs monosyllabes ; ils sont tout à leur affaire, et, si vous leur adressez la parole, vous n'obtiendrez comme réponse qu'un geste frémissant d'une main impatiente, remettant à plus tard, faisant comprendre qu'on ne vient pas déranger des gens pareillement occupés : tout à la raquette et pour la raquette. Les mazettes voient dans le jeu un agréable prétexte à causeries, voire à flirts, quand l'occasion s'en présente, . . . je ne rougis pas de me ranger parmi les mazettes. Au cours de la conversation, je déclare que je voudrais bien voir le Cashmire; sur ce, l'on se récrie, l'on me dit que je suis insensé, que ce n'est pas du tout la saison, que la route est très mauvaise, qu'il fait très

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