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EN TONGA

laisser voie libre, un grand coup de fouet cinglant vient, au passage, lui rappeler tout ce qu'il nous doit, et nous continuons à toute allure, courant la poste comme la couraient nos grands-pères. Nous avons tous entendu dire que c'était une exquise façon de voyager; j'en comprends aujourd'hui tout le charme, un charme qui résiste à la brutalité des heurts et des cahots : ce n'est pas peu dire.

Rien n'est amusant comme les relais et la rapidité avec laquelle s'opère l'échange des attelages; en un clin d'œil, l'on dételle les chevaux qui viennent de fournir la traite : une courte traite de trois milles environ, c'est tout ce qu'on peut demander à de pauvres bêtes du bon Dieu menées à si verte allure; le nouvel attelage est tout prêt, tout harnaché; tout de suite il entre dans les brancards, tout de suite il se met dans les traits, en moins d'une minute nous sommes parés et nous repartons à tombeau ouvert. C'est vertigineux; ce serait un peu effrayant si notre cocher n'avait une sûreté de doigté de tout premier ordre, et c'est tout à fait divertissant.

Nous courons ainsi comme des enragés pendant une quinzaine de milles, sur une belle route ombragée où nous croisons et dépassons un considérable nombre d'équipages de toute sorte. Une fois de plus je touche de la main et je vois de mes

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yeux à quel point est extraordinaire la densité de toutes ces populations de llnde. A quelque heure du jour que vous passiez sur n'importe quelle route de n'importe quelle partie de Timmense péninsule, c'est partout et toujours la môme foule pressée, puante et peu vêtue. Il est vrai que la péninsule a beau présenter une jolie surlace; trois cents millions d'individus, c'est bien quelque chose à loger.

Au bout de quinze milles la montée commence; d'abord une petite montée pour rire, parmi de vertes collinettes capricieusement modelées et noyées sous un manteau délicieux de végétations jeunement épanouies. La pluie, qui faisait rage depuis notre départ, s'est un instant calmée; à travers l'épaisseur des brumes du matin nouveau, une coulée d'or pale s'est glissée, et les rayons mouillés du soleil jouent gaiement dans les branches. Insensiblement nous nous élevons au-dessus de la plaine; le brouillard s'y attarde, rampant sur le sol en longues bandes pesantes parmi lesquelles transparaissent, bien loin déjà, les toits luisants des maisons de Pindi.

Devant nous, tout autour de nous, c'est l'enchantement du printemps à son aurore, jeune et frais,

MATINÉE DE PRINTEMPS. 2Go

semant sur les branchages la tendre verdure des premiers bourgeonnements, piquant dans les taillis les jolies couleurs pâles des premières fleurettes. Et, impression délicieuse, c'est notre Europe, notre nature, nos arbres et nos fleurs que nous retrouvons. Ce n'est plus cette végétation de Ceylan, bouillonnante de sève, impétueuse, splendide, mais dont la splendeur accable ; cela ressemble moins encore à ces plantes toutes hérissées, rébarbatives et piquantes qui partout jaiUissent du sol de rinde dans la flamme sèche du soleil, dans les jaunes tourbillons de poussière brûlante.

Les pieds dans de clairs ruisseaux dont l'eau jolie coule gaiement sur des lits de fin gravier, des frênes et des hêtres étendent sur la route leurs hautes ramures; des deux côtés du chemin courent des haies piquées de chèvrefeuilles et de roses sauvages ; sur la tendre verdure des prés, dans l'enclos des vergers évoquant la chère vision des campagnes natales, les cerisiers en fleur ont secoué leurs blancs pétales, et sur les mousses humides et brillantes se plaquent de grosses touffes de violettes embaumant délicieusement l'air du matin.

A un détour du chemin la vision change tout à coup, l'horizon s'élargit et la route débouche dans

une immense cuvette dont les parois se dressent devant nous en escarpements géants, couronnés à la cime de neiges resplendissantes. Cette fois nous y sommes : c'est la vraie, la grande montagne qui nous tient et qui, pendant douze jours, va nous garder, ravis, dans son incomparable majesté. Malheureusement le mauvais temps revient; à peine avons-nous eu le temps d'admirer, que tout disparaît, brusquement enveloppé dans une brume épaisse ; une pluie brutale vient cingler nos visages, et tout autour de nous la rafale se précipite avec un fracas et une violence extraordinaires. La pente de la route s'est considérablement accentuée; l'allure de nos chevaux ne se ralentit pas pour si peu; bien au contraire il semble que la grêle, qui violemment fouette leurs naseaux écumants, leur ait donné une excitation de plus; littéralement nous volons, nous prenons tous nos tournants, et quels tournants 1 à toute allure, nous côtoyons des précipices dont les profondeurs entrevues à la faveur de rares éclaircies ne sont pas autrement rassurantes; enfin, après six heures de cette vertigineuse galopade, transis, mouillés, grelottants, nous arrivons à Murree, oi^i nous attendent un mauvais déjeuner et un bon feu, flambant très clair dans la grande cheminée de la salle à manger. Le feu fait passer le déjeuner.

MURREE. 267

Une heure avant d'arriver à Murree, nous avions rencontré la neige, et, depuis, elle ne nous a pas lâchés, si bien que, pour gagner la salle où flambe le feu réconfortant, il nous faut enjamber des murs glacés de deux pieds de haut. Si vous saviez quelle singulière impression cela fait de voir toute cette blancheur et d'entendre, sous les lourds souliers ferrés, le froissement soyeux de cette belle ouate glacée, quand on a quitté depuis si peu de temps la fournaise des ardentes plaines qui brûlent là-bas sous le furieux soleil !

Nous sommes ici au point culminant de notre itinéraire; pour gagner, depuis Pindi, la vallée de la Jhelum, qui doit nous conduire jusqu'à Srinagar, il nous a fallu sauter par-dessus la chaîne montagneuse qui nous en séparait : un joli saut de 2,500 mètres! Sur les 100 milles que nous nous proposions de faire aujourd'hui nous n'en avons encore parcouru que 35, et il est midi; il ne s'agit donc pas de perdre notre temps. Nous remettons nos manteaux encore tout mouillés et nous remontons dans notre tonga, méconnaissable sous l'épaisse couche de boue jaunâtre qui la recouvre et lui donne, dans l'étincelante blancheur qui l'environne, l'aspect d'une pauvre chose bien misérable et bien sale.

Si la montée était vertigineuse, que dire de la descente! Le train dont nous allons est absolument fou ; les chevaux qui emportaient Faust et Méphisto dans la course à Fabîme ne devaient pas aller si vite que nous. Mais le spectacle est si merveilleusement beau que nous ne songeons guère à nous inquiéter.

Quand les professeurs de lettres veulent juger des aptitudes poétiques et du développement des facultés descriptives de leurs élèves, comme ces estimables pédagogues tiennent en haute considération la figure de rhétorique qui s'appelle « la comparaison », ils leur donnent un sujet de narration qui peut se résumer ainsi : — « Ouaimez-vous le mieux, la montagne ou la mer? Expliquer les raisons de vos préférences. »

C'est ordinairement la mer qui remporte la majorité des suffrages, et la principale raison invoquée consiste dans l'indéfinie variété des aspects qu'elle présente, mise en contraste avec l'immobilité monotone des sites montagneux. Je ne suis pas bien sûr de n'avoir pas commis, sur les bancs de ma rhétorique, quelque devoir où ces considérations se trouvaient développées en style pompeux.

montagnes! 269

Si j'ai lait ainsi, j"ai péché, j"ai commis sacrilège et profanation, et je m'en accuse aujourdhui. Je ne voudrais pas vous infliger la réédition de mon « devoir », mais enfin il m'est bien permis de faire mon Meâ culpâ et de dire que rien n'est plus divers ni plus changeant que les aspects présentés par un même coin de montagne suivant les saisons, suivant le temps, suivant les éclairements, et aussi un peu suivant les dispositions d'esprit de ceux qui le contemplent.

Sereinement majestueuses sous la coupole immaculée d'un ciel sans nuages, dans le rayonnement calme d'un beau jour ensoleillé, les montagnes prennent, dans les brumes et les tristesses des intempéries, des aspects d'un dramatique grandiose. Quand le nuage vous prend et vous enveloppe de son humidité ouatée, vous ressentez je ne sais quelle angoisse, qui n'est pas sans charme, à deviner, à deux pas de vous, les creux traîtres des abîmes profonds, les escarpements géants qui vous dominent, vous écrasent et que vous ne voyez pas. Soudain, un large souffle de vent passe, emportant au loin les brumes qui vous pressaient ; une grande déchirure se fait dans les nuées, et, rapide comme l'éclair, surgit l'allégresse d'une vision grandiose, les majestueuses silhouettes des hautes cimes apparaissant tout entières à vos yeux éblouis.

Pressés par des rafales de vent sauvages, les nuages qui, depuis Murrec, nous ont repris, courent plus vite que nous sur les pentes rocheuses et, s'ouvrant par intervalles, nous dévoilent des panoramas d'une incomparable splendeur. A nos pieds, c'est la vallée de la Jhelum; et la puissante rivière, à 2,000 mètres plus bas que nous, nous apparaît comme un mince ruban d'argent courant dans les profondeurs noires. En face, l'horizon vers lequel nous courons est formé d'une formidable barrière de neiges et de glaces, d'une succession chaotique de pics déchiquetés dont les proportions, encore agrandies et déformées par les jeux de lumière que produisent les mouvements des nuages, nous semblent démesurées et gigantesques.

Tout autour de nous, c'est la végétation luxuriante de la plus merveilleuse des forets alpestres : d'une épaisse couche de mousse où la neige s'étale en larges plaques étincelantes, surgit tout un peuple de sapins et de mélèzes, poudrés de grésil, tordus par les rafales. Quelques-uns de ces sapins ont des troncs énormes qui me rappellent ceux des chênes les plus fameux de notre forêt de Fontainebleau. Jamais, dans nos Alpes, je n'en ai vu de si magnifiques, montant tout droits, d'un grand élan puissant, vers le ciel.

LA « MONTAGNE iMAUVAISE ». 271

Hélas! trop tôt nous somaies sortis de cette forêt radieuse : nos tribulations vont commencer. Depuis que nous avons quitté Tabri des grands arbres, nous courons accrochés au flanc d'une haute montagne pelée, couverte seulement d'une végétation buissonneuse, courte et rare. A plusieurs reprises, je remarque, sur le chemin même, de gros éclats de pierre; je ny attache pas autrement d'importance, admirant seulement la dextérité que mettent nos chevaux à éviter ces obstacles, trouvant la route bien médiocrement entretenue, et m'en étonnant, car les Anglais sont maîtres en cet art.

Mais, à un relais, tandis que l'échange des chevaux interrompt, pour quelques instants, le bourdonnement ronflant de la voiture, nous entendons, tout autour de nous, des fracas de tonnerre répétés à l'infini par les échos de la vallée. C'est étrange! Pas un éclair, — il fait très froid, — ce ne peut être un orage. J'interviewe mon coachman; celui-ci secoue la tête d'un air soucieux, jette un regard énigmatique sur les pentes ardues qui nous dominent et m'explique que ces grondements ininterrompus proviennent delà chute des avalanches.

« Voyez-vous, Sab, nous sommes arrivés à ce que nous appelons la Montagne Mauvaise, une mon-

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lagiie qui se met en colère quand il pleul et qui jette des pierres; regardez plutôt! »>

Je regarde et je vois en effet, à droite, à gauche, sur le flanc opposé de la vallée, hélas! aussi sur celui où nous sommes, de grands rochers dévalant sur les pentes en larges bonds tumultueux.

« Baste! on ne meurt qu'une fois, dit mon compagnon. Continuons. »

Nous rions, mais nous rions un peu vert!

Tout à coup, Tun de nos chevaux prend peur, s'enlève en un bond puissant et d'un brusque écart rejette la voiture tout contre le bord de la route; notre roue droite frôle le bord du chemin, un rebord sans le moindre parapet, avec un trou noir de plus de mille mètres de profondeur.

<( Ah ! sacrebleu ! tu ne vas pas te mettre à avoir peur maintenant! ce serait complet! »

A qui s'adresse cette véhémente apostrophe qui malgré moi s'échappe de mes lèvres ? Au cheval, bien entendu,... mais je ne suis pas très sûr qu'il n'y ait pas là dedans quelque chose à mon adresse et que je ne ressemble un peu trop à ces enfants poltrons qui, dans la nuit noire, chantent et crient très fort pour se donner du courage.

J'ai peut-être tort de vous confesser ceci, et vous allez vous écrier : Voilà, par ma foi, un bel artilleur! Eh bien, tant pis! vous direz, vous penserez

bo:mbarde.M[:nt. 273

de moi ce que vous voudrez : oui, j'ai peur, j'ai très peur, et pendant cinq bonnes minutes je sens les violents battements du sang dans mes artères et les brusques tressauts du cœur dans ma poitrine. Songez- donc 1 c'est un bombardement ininterrompu : sans relâche nous voyons des quartiers de rocs énormes se détacher et disparaître, par de larges bonds monstrueux, dans l'abîme que nous côtoyons; le plus petit d'entre eux ferait de nous une informe et très pitoyable bouillie ; la pluie, la grêle, lèvent font rage; il semble que la terre tout entière soit ébranlée, et le grand fracas des avalanches, dominant le maigre roulement de notre voiture, emplit nos oreilles d'un assourdissant vacarme. Riez de moi tant que vous voudrez; j'aurais bien voulu vous y voir!

Soudainement, sur notre gauche, juste au-dessus de nous, une formidable détonation retentit, éclatante et brutale comme une salve de gros canons de siège. Instinctivement nous faisons le gros dos; la brume, plus épaisse que jamais, ferme hermétiquement l'horizon à nos regards anxieux et nous passons une vilaine seconde d'attente; enfin la trombe arrive, juste devant le nez des chevaux brusquement arrêtés et campés sur leurs jarrets; une mitraille de pierres, passant en llèche et s'engloutissant dans l'abîme, précède un énorme rocher

qui vient s'écraser sur la route avec un terrifiant fracas ; littéralement nous avons le souffle coupé et, comme devant une monstrueuse bête de l'Apocalypse, nous sentons tout notre poil se hérisser d'horreur.

Mais c'est fini davoir peur; nous touchons du doigt le danger, toute crainte s'évanouit : tellement il est vrai que la proximité immédiate du péril et la nécessité d'y parer raniment le courage et remettent le cœur en place. Il nous faut lutter, nous prendre corps à corps avec l'obstacle : tout va bien ! Dételer les chevaux, décharger les bagages, transborder le tout de l'autre côté du rocher resté assommé sur place et profondément enfoncé dans le sol, ce n'est trop rien; quand il s'agit de faire passer la voiture, malgré sa relative légèreté, c'est une tout autre affaire. Il nous faut improviser une (( manœuvre de force » (|ue les théories de l'artillerie de siège n'ont pas prévue; il nous faut mettre la main à la pâte, et, tandis que nous peinons, suons et soufflons, je vous garantis que nous n'entendons plus le grondement des avalanches, que nous ne sentons plus les fouettements de la grêle ni les morsures de la bise ; nous ne pensons plus qu'à une chose : que, malgré tout^ nous devons passer et.*, que nous passerons!

LA JHELL'M.

Le voyage se poursuit, très émouvant et radieusementbeau; mais nous avons d'énormes retards sur nos prévisions, car la route, complètement défoncée par les ravinements, effondrée par endroits, ne permet plus les allures vives. L'épisode de la pierre nous barrant le chemin se reproduit à plusieurs reprises, et dix fois au moins nous devons transporter notre tonga à la force de nos poignets. Xous finissons par en prendre Thabitude et, au bout d'une heure ou deux, par sembler trouver la chose toute naturelle. Mais quelle drôle de manière de voyager!

Comme le soir tombe, nous avons achevé notre descente, 2,000 mètres depuis Murree, et nous nous trouvons sur la rive même de la Jhelum.

J'ai déjà vu bien des torrents, jamais rien de comparable à celui-ci : large comme nos plus larges fleuves d'Europe, il roule ses eaux furieuses dans un lit profondément encaissé, coupé de rocs déchiquetés, en un assourdissant vacarme. Les flots bouillonnants charrient des arbres tout entiers , pauvres géants déchus précipités par

ravalanche dans les abîmes, culbutés, brisés, meurtris contre les rocs qui dressent leurs dures silhouettes en plein courant. L'on reste confondu, stupéfait, devant la formidable puissance de cette eau furieuse qui charrie comme des fétus de paille des sapins de trente pieds de haut. Et la folle impétuosité de cette eau bondissante, écumante et splendide, donne le vertige. Quelle indicible merveille !

Enfin, la nuit tout à fait venue, nous atteignons Dulaï, un pauvre hameau penchant ses misérables huttes sur le vertigineux mugissement du fleuve. Nous entrons dans le dak-Bungalow que la sollicitude du maharajah de Cashmire a fait élever pour les pauvres diables perdus comme nous dans la tourmente; ô maharajah, que ton nom soit béni! et nous entonnerions notre suave mari magno si le bungalow qui va nous abriter pour la nuit n'était adossé à de grands diables d'escarpements schisteux dont la solidité ne me dit rien qui vaille.

Mais je suis si fatigué qu'à peine étendu sur les bottes de paille qui font ma couchette je m'endors profondément, bercé par le grand tumulte du dehors, et je pense n'avoir jamais passé meilleure nuit de ma vie!

22 mars.

Nous partons de fort bonne heure ce matin pour tacher de rattraper le temps perdu, et, tout de suite, comme dit je ne sais phis quel personnage de féerie, voilà les bêtises qui recommencent. La route est jonchée de débris ; de larges quartiers de roc nous barrent à chaque instant le chemin, et sur les pentes détrempées des montagnes dévalent encore des mitraillades de pierres. Mais la tempête s'est calmée, la pluie a cessé, lèvent est tombé, et dans les demi-teintes qui colorent l'orient de nuances pâles annonçant laurore, l'on devine la promesse d'une belle journée.

Deux heures en effet après notre départ, les nuages qui s'attardaient dans le fond des vallées montent rapidement et se dissolvent dans les chauds rayons du soleil levant : quelques vapeurs roses flottent encore quelque temps dans l'air

allégé, pour se fondre bientôt et disparaître dans l'allégresse d'un soleil radieux. La nature est tout en fête, et si quelque sourd grondement vient encore, de temps en temps, troubler notre quiétude, la sérénité de cette belle matinée claire nous met le cœur en joie.

Par exemple, nous pouvons nous féliciter de notre ténacité d'hier; nous apprenons en effet qu'à une dizaine de milles en amont de Fendroit où nous avons passé la nuit, toute une montagne est descendue dans la rivière, que la route est coupée sur un millier de yards et qu'il faudra une bonne semaine pour refaire un passage à peu près praticable. Un peu moins d'entêtement, un instant de découragement, c'en était fini de nos velléités de voir Cashmire : franchement, c'eût été dommage!

A Domel, où nous arrivons après trois heures de marche, la Jhelum fait un coude brusque vers l'est, en même temps, comme en un coup de théâtre, au dernier détour du chemin, la vallée s'élargit brusquement, nous dévoilant une vision charmante. La ville de Domel étage ses maisons blanches sur des mamelons capricieusement modelés, parmi lesquels court la rivière, dont les eaux laiteuses,

DOMEL. 279

mieux à l'aise dans un lit plus large, ont perdu leur furieux élan. Sous un pont de svelte courbure, en jolie pierre grise, décoré de petites chapelles oi^i des divinités hindoues dressent leurs énigmatiques figures, les flots s'épandent en larges nappes de moire. Les montagnes environnantes sont, jusqu'au pied, poudrées à blanc parla neige tombée dans les tourmentes d'hier, et dans les jardins, dont la riante ceinture enclôt l'heureuse petite cité, il semble qu'il ait neigé aussi, une neige toute rose, d'une tendresse de ton exquise. Les pommiers sont en fleur, et, dans la gloire souriante du soleil matinal, les roses pétales doucement agités par la brise mettent une note d'une fraîcheur délicieuse.

Un grand lac est là, tout auprès, et, sur Teau dormante, des bandes de canards sauvages et de bécassines; nous ne résistons pas au plaisir de faire le coup de feu, et au bout d'une demi-heure nous avons perdu o milles,... mais nous avons gagné notre déjeuner.

Cette jolie vision d'un large horizon clair est aussi courte qu'elle est charmante; trop vite elle disparaît, et la montagne sombre nous reprend dans un

nouveau resserrement de la vallée ; la rivière a repris son aspect de torrent furieux, et la route grimpe de nouveau accrochée aux flancs d'un grand escarpement noir, pourri par les pluies d'hier, s'efîondrantpar endroits de fort inquiétante façon.

La gorge est tellement étroite maintenant que le soleil n'y pénètre pas et qu'il nous faut lever la tète et regarder verticalement au-dessus de nous pour voir les rayons d'or illuminer les crêtes neigeuses.

Peu à peu, le terrain que nous foulons et qui nous domine change de nature; après Domel, il était fait de boues glaciaires, de ce conglomérat instable que les géologues ont baptisé « poudingue «, un vilain pudding dont les raisins nous dégringolaient en mitraille sur la tête. Ce sont maintenant de grandes parois verticales de schistes luisants, miroitant sous Teau qui se précipite. Le resserrement de la vallée devient tel que nous pouvons tirer une harde de chamois perchée sur les rochers de l'autre côté de la Jhelum. Au reste le gibier pullule autour de nous; des chacals détalent dans les buissons qui bordent la route, de larges vols de canards passent au-dessus de nous, et nous sommes partout suivis de grandes bandes de pigeons sauvages, bleu d'acier, à collerette noire, qui vivent dans une extraordinaire quiétude à côté

FLANERIE. 281

des vols tournoyants des aigles et des monstrueux vautours, nombreux et serrés comme, en avril, alouettes dans nos champs.

Comme nous avons tout à fait abandonné l'idée d'arriver à Srinagar ce soir même, nous nous donnons des loisirs, nous abandonnons la tonga, qui nous suit à distance et au pas, une allure qui doit bien étonner les chevaux, habitués à être toujours menés à plein galop 1

La carabine au poing, nous flânons sur la route, qui court parallèle aux monstrueux bondissements de la Jhelum, tout au fond du val dont les parois géantes s'écartent peu à peu, laissant se glisser jusqu'à nous l'or des rayons miroitants du beau soleil calme de ce radieux après-midi. Sous la chaleur pénétrante de l'astre victorieux, le blanc linceul qui drapait les montagnes se dissout et s'évapore, la neige nouvelle se retire et monte à vue d'œil jusqu'aux altitudes dont elle a fait son éternel domaine et qui resplendissent, tout là-haut, dans une gloire. L'eau coule et chante de tous côtés, glissant, en nappes ondulées, sur les escarpements de schistes polis, sur les hautes parois verticales de porphyre, qui prennent, sous cet humide manteau, des coloris extraordinaires et extraordinairement variés, depuis la demi-teinte adoucie de l'améthyste jusqu'à la gaie clarté de

réineraude et l'or triomphant de la topaze. Et les sons cristallins de toutes ces eaux courantes se distinguent, tout grêles, mais tout nets, dans le mugissement formidable du torrent tout proche.

Au crépuscule, nous atteignons Ranpur et nous mettons pied à terre. Les ruines d\m vieux temple sont là, dormant sous les noirs sapins. Oh! la pauvre architecture sauvage, lourde et sombre! De gros blocs de pierre fruste à peine équarris s'entassent sans grande symétrie, non sans art pourtant, car l'impression ressentie est profonde. Mais nous sommes à mille lieues de l'Inde, et cela est aussi loin des prodigieuses complications tourmentées de Farchitecture hindoue que des belles lignes pures et simples de Fart musulman. L'esprit évoquerait bien plutôt, dans la masse sombre de ce cadre primitif, quelque culle analogue à celui des Druides, et il nous faut faire un réel effort d'imagination pour nous rappeler que nous sommes ici en Asie, à deux pas des provinces de Punjab, et non pas dans quelque coin perdu des forêts de Norvège.

Dans l'obscurité d'une niche profonde, au centre de Fenclos sacré, se devine la masse informe d'une statue de Ganesha ; l'on s'attendrait plutôt à quelque

RANPUR. 283

efflgie de Wotan, et les échos de ces sapinières semblent faits pour répéter plutôt les cris guerriers des \^'alkyries que les joyeuses chansons des belles amies de Krishna, Dieu d'Amour.

Le heu jouit, au demeurant, d'une assez mau- Yaise réputation; depuis plusieurs siècles il est abandonné, et le culte des brahmes n'y vient plus apporter la vie exubérante de ses multiples cérémonies. Les démons en ont pris possession, et pour tout lor de la terre nous ne déciderions pas notre cocher à faire un pas de plus. Dès que la nuit sera venue, les diables sortiront du temple, courront sur la route au-devant de notre voiture et ne manqueront pas de nous précipiter dans Tabîme. Rester dans le village, à la bonne heure! Les maisons sont revêtues de la bouse protectrice des vaches; dans les petites niches où se dressent les effigies saintes brûlent les courtes flammes des lampes sacrées; les images de Ganesha, de Vishnou, de Khali, dégouttent de beurre frais et de graisse parfamée, toutes choses dont, en bons diables, les épouvantails de notre cocher ont une horreur salutaire.

Nous resterons donc au village, dans un bungalow bien misérable, sur des couchettes bien... habitées; mais la foi sera sauve, et, si la trop vive piété de notre cocher doit coûter à notre pauvre cuir quel-

ques démangeaisons ou (juolf(ues rougeurs, cela vaudra toujours mieux, n'est-ce pas? que d'aller voir, par celte froide nuit, bousculés par les mains brutales des Esprits du mal, quelle température ont les eaux de la Jlielum!

Nous aurions bien voulu partir de bonne heure pour arriver à Srinagar avant la tombée du jour, car nous avons encore une soixantaine de milles à parcourir, mais il n'y a absolument pas moyen : jusqu'au lever du soleil, notre cocher reste complètement invisible.... Que le Diable emporte... les diables de Ranpur!

Enfin lorsque, chassés par les rayons dorés du soleil levant ces gêneurs ont réintégré leur demeure, nous pouvons partir.

A deux pas du bungalow^ la route était complètement barrée jusqu'à la semaine dernière par une avalanche — de neige, celle-là ; — l'on a pu y pratiquer lui étroit passage, et notre longa s'engage entre deux murailles glacées qui ont bien cinq ou six mètres de haut. 11 ne fait pas très chaud là dedans; le couloir par où est descendue lava-

lanche est fort large, et nous restons longtemps dans le couloir de glace; mais les jeux de lumière sont si variés cl jolis sur les blanches parois étincelantes, l'aventure est si neuve et imprévue, avec une pointe d'anxiété, car ces terribles pluies auraient pu compromettre la solidité de l'édifice tout craquelé, que nous ne trouvons pas le temps trop long et serons tout heureux, au contraire, de rencontrer, quelques milles plus loin, une seconde avalanche toute semblable à celle-ci.

A Baramula, nous trouvons, en même temps qu'un bungalow bien tenu — enfin I — et un fort rassérénant déjeuner, le plus merveilleux coup de théâtre qui se puisse imaginer. Une grande déchirure s'est faite dans la montagne qui nous oppressait; brusquement nous sommes sortis de la gorge sombre qui nous gardait depuis trois jours; largement Fhorizon s'est épanoui, et dans la gloire d'un soleil éclatant, sous le scintillement lointain des neiges éternelles, l'inoubliable, l'incomparable vision de la « Vallée heureuse » surgit devant nos regards éblouis.

Imaginez un cirque immense, dominé de toutes parts par des montagnes géantes dont le front ne

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