CONSEIL DE GUERRE
donc notre voiture au beau milieu d'une place grouillante de populaire; majestueux, nous nous installons sur la banquette de devant, et nous donnons à Viegas Tordre d'amener successivement les propriétaires de bateaux. Le conseil de guerre ouvre ses délibérations, non sans difficulté, car Fidiome de Cashmire ne ressemble que de fort loin à riiindoustani, aucun de ces animaux ne sait un mot d'anglais, et notre polyglottie se trouve en défaut. Quelles tribulations!
Les bateaux sont amarrés un peu aux quatre coins de la ville, la ville est terriblement grande, et comme nous voulons nous assurer de visu, à chaque offre qui nous est faite, que les merveilles qui nous sont promises existent ailleurs qu'en l'imagination de tous ces braves gens, nous courons d'un coude de la Jhelum à un autre, d'une crique à un étang, d'un bras de rivière à un canal, de digue en digue et d'écluse en écluse, et, à chaque logis qui nous est proposé, nous reculons épouvantés devant l'affreux taudis flottant, l'abominable trou à porcs que ces misérables ont le front de nous offrir. Un peu découragés et très fatigués, nous ne savons que devenir; le crépuscule est proche, le ciel s'est couvert, la bise s'est levée et la neige tombe à flocons serrés; comment finira cette lamentable odyssée?
292 AUX TXDES.
La Providence pourtant veillait sur nous : elle nous apparaît sous les traits d'un gros poussah d'aspect débonnaire qui, nous saluant jusqu'à terre, nous apprend que le bruit de notre arrivée est parvenu jusqu'à ses oreilles, qu'il est le chef de la police municipale et qu'il va nous conduire à un logis convenable. Nous l'embrasserions ! Le digne homme ne nous leurrait pas d'un fol espoir, et le bateau qui nous est montré, tout neuf et tout propre, nous semble, après cette incroyable série de mésaventures, un incomparable Chanaan. Nous pensons nos tribulations terminées; hélas! nous sommes loin de compte : en effet, à peine sommes-nous installés dans notre bateau que la cohue qui nous avait escortés depuis notre arrivée en prend possession avec nous, en une invasion serrée qui donne à notre modeste logis, toutes proportions gardées, quelque aspect rappelant ceux que je me souviens avoir vus naguère au vaisseau de l'amiral Avelan en la rade de Toulon. Nous n'avions guère pensé, dans l'ahurissement de la première installation, qu'on ne nous fournissait que tout juste les quatre murs; il faut maintenant nous procurer des meubles, des draps, une batterie de cuisine, recruter des mariniers, embaucher un cuisinier, et nos envahisseurs, avec un touchant ensemble, se révèlent en leurs ofTres d€î services
l'invasion. 293
comme autant de « maîtres Jacques » également aptes à manœuvrer notre barque, à nous fabriquer des lits, à tordre le cou à nos canards, à nous faire la barbe et, avant tout, à nous procurer... ce que vous devinerez facilement si vous daignez vous souvenir de ce que je vous disais tout à Theure au sujet des Cashmirian Girls. C'est même ce dernier article, horresco referen.s, qui nous est offert avec la plus furieuse insistance... 0 pudeur britannique, ne serais-tu donc qu'un vain mot? Je vous laisse à penser comme nos préoccupations sont éloignées d'un tel sujet I Bien vite casser une croûte et nous coucher, voilà tout ce que nous souhaitons; un lit, Seigneur! un lit, tout le royaume de Cashmire pour un lit! De longues heures s'écoulent en assourdissantes criailleries avant que nous voyions apparaître ce meuble tant souhaité, et c'est encore la police qui nous tire d'embarras en nous envoyant quérir dans un corps de garde abandonné des cadres en rotin, tout bancals, tout distendus, tout disloqués, auxquels nous trouvons cependant plus de charmes qu'oncques ne nous en réserva, en la lointaine Europe, le plus moelleux lit de plume de l'hôtel le plus cossu. Un morceau mangé sur le pouce et la place faite à peu près nette à grand renfort d'arguments frappants, nous nous enroulons voluptueusement dans
nos couvertures et pensons pouvoir enfin nous envoler au doux pays des rêves... ; ah bien, oui! ce n'est pas encore fini I
Après avoir couvert de bénédictions ce bienheureux agent de poHce qui s'est constitué notre sauveur, devrons-nous donc le vouer aux dieux infernaux? Cet homme obligeant, avant de prendre congé de nous, et tout en recevant la juste récompense de ses inappréciables services, nous réclame, comme chose toute naturelle, nos permis de séjour. Nous tombons des nues! Nous avions bien vu dans le Guide Murray que, pour résider dans le Cashmire, il fallait une autorisation du maharajah, mais tout le monde à Pindi nous avait affirmé qu'il s'agissait là d'un usage suranné, et nous ne nous étions inquiétés de rien.
« N'est-ce que cela? Nous ferons notre demande au maharajah demain matin.
— Le maharajah! Il est à Jummoo.
— Eh bien, nous lui télégraphierons.
— Télégraphier! Vous voulez rire? Il y a beau temps que les avalanches ont coupé le fil ; pas de télégraphe en cette saison.
— Et ce Jummoo, à combien est-ce d'ici?
— Oh! guère plus de quatre ou cinq jours de marche, en admettant, bien entendu, que les routes ne soient pas coupées.
DORMONS... enfin! 295
— Que devenir? Vous n'allez pourtant pas nous expulser! »
Heureusement, en terre d'Asie, il est un argument auquel les fonctionnaires ont coutume de ne point trouver de réplique : il nous en coûte une poignée de roupies pour endormir les scrupules de la police cashmirienne; pour achever de mettre cette facile conscience en repos, nous promettons d'écrire, dès demain matin, une lettre (qui arrivera Dieu sait quand!) sollicitant Tautorisation souhaitée, et, enfin, nous pouvons, remis de si chaudes alarmes, goûter dans notre pittoresque logis un sommeil.... bien mérité, n'est-ce pas?
24 mars.
C'est le plus odieux et le plus énervant des maux que Finsomnie; je la redoutais naguère, à dater d'aujourd'hui je ne la crains plus : j'ai le remède... et, pour ne pas être taxé d'égoïsme, je vous le donne. Vous prenez une rivière, en Cashmire ou ailleurs, en Cashmire de préférence, vous installez un bateau sur la rivière, votre lit dans le bateau, vous dans le lit, et le tour est joué !
Bercés par le grand bruit monotone de l'insaisissable fuite, indéfiniment pareille, d'une onde qui coule toujours avec la même vitesse sereine, l'oreille caressée par le murmure soyeux de ces remous qui glissent sous notre demeure et l'agitent d'un imperceptible tremblement dont l'absolue régularité nous engourdit et nous entre, en quelque sorte, dans le rêve, nous éprouvons une véritable volupté à sentir, tout près de nous, la