‹ Aux IndesChapitre 82 sur 120 · M. D AUVERGNE · texte numérisé non relu

M. D AUVERGNE

d'hui de cashmires que dans les officines des marchandes à la toilette; mais... les pics himalayiens n'ont pas changé de place, les ours, les panthères blanches, les grands ovis, peuplent toujours les vastes plateaux glacés du Thibet, et les immenses espaces mystérieux du Pamir n'ont pas dévoilé tous leurs secrets; aussi l'intrépide grimpeur, l'enragé chasseur, l'explorateur audacieux qu'est M. Dauvergne a-t-il fait la sourde oreille aux caprices de la mode et est-il demeuré à Srinagar. A sa passion pour ce pays, où il a fait de si belles découvertes, et à son désir de rester attaché aux rives de la Jhelum, il a donné comme prétexte la fondation d'une manufacture de tapis; en réalité il ne pourrait plus vivre ailleurs. Cet amoureux de la nature étoufferait dans nos villes; c'est un homme heureux qui a pu vivre son rêve.

Mais quelle chose décevante que la célébrité!

Une cabotine débite dans un cabaret de Montmartre quelque bonne gravelure chatouillant à l'endroit sensible l'animal qui sommeille en tout homme, même (pardon du blasphème) en tout Parisien, la voilà, du soir au matin, sacrée étoile; c'est une faute grave que d'ignorer son nom, et Yvette est plus connue chez nous que Stéphane Mallarmé. Eh bien! voici un homme qui, par deux fois, montrant la voie aux Bonvalot et aux d'Or-

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léans, a traversé les plateaux du Pamir, qui du Caslimire a gagné la Kashgarie et la Chine, qui va de Srinagar à Bukliara comme nous allons de Paris à Maisons-Laffite; combien de fois, sur le boulevard, avez-vous entendu prononcer son nom?

Mais je m'arrête, la modestie ombrageuse de M. Dauvergne ne me pardonnerait peut-être pas d'en dire davantage, et, si même j'en ai déjà tant dit, c'est que je suis fort assuré que ces lignes ne tomberont jamais sous les yeux de l'intéressé. Ne m'a-t-il pas déclaré (quelle leçon pour quelqu'un que je connais!...) qu'il ne comprenait point les gens qui se mêlaient d'écrire des notes de voyage, lui, le grand voyageur, et qu'il ne lisait jamais de pareilles élucubrations !... Me voilà donc fort à l'aise pour payer ici à ce parfait galant homme et à cet accueillant compatriote le gros tribut de gratitude que je lui ai voué.

Quand on est depuis plus de trente ans dans un pays, on doit le bien connaître; aussi n'est-ce pas seulement le plus aimable mais aussi le mieux renseigné des guides que nous devions trouver en M. Dauvergne. Les voyageurs qui me succéderont ici seront moins heureux que moi : notre compatriote, rappelé en France par des intérêts de famille, ne pense pas en effet, à son mortel regret, s'attarder bien longtemps encore sur les rives de

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