‹ Aux IndesChapitre 83 sur 120 · SRINAGAR · texte numérisé non relu

SRINAGAR

la Jhelum; au surplus, si mes successeurs doivent être privés de cette inappréciable sensation de retrouver, si loin, une patrie si bien représentée et de réapprendre à parler leur langue natale, du moins ne devront-ils pas, en tant que touristes, éprouver de trop cuisants regrets à être privés d'un cicérone, moins utile peut-être à Srinagar qu'en toute autre ville de l'Inde.

Nous ne trouvons en effet au Cashmire rien qui nous rappelle ce que nous voyions il y a quelques jours à peine : Srinagar ressemble davantage à quelque bourg montagnard d'une vallée des Grisons qu'aux orgueilleuses cités de l'empire mongol, et il serait tout aussi ridicule d"y chercher des palais comme ceux de Dehli ou d'Agra que de s'attendre à trouver le Louvre ou le palais Pitti dans les forêts de Norvège. Le changement a une saveur très spéciale, la grandiose sauvagerie des monts thibétains et la rudesse des constructions primitives se détachent d'un plus vif relief au souvenir tout frais des palais de marbre et des précieuses mosquées, et l'évocation des chefs-d'œuvre que la main de l'homme édifia sur les bords de la Jumna donne, par la vivacité du contraste, une rare profondeur à l'impression ressentie devant les naturelles splendeurs créées par le divin architecte.

Srinagar, la ville du Soleil, est bâtie sur la Jhelum. Le mot « sur » n'est pas suffisant; « dans » serait plus exact. L'eau court en effet de tous côtés : sans compter le bras principal de la puissante rivière, sur les rives duquel s'élèvent les mosquées, les temples hindous et le palais du maharajah, des centaines de canaux sillonnent la ville dans tous les sens, la plupart des maisons sont bâties sur pilotis, peu ou point de rues, quelques ruelles étroites, quelques placettes resserrées, une seule grande place centrale où se tient le marché, pas un cheval, pas une voiture, le grand calme de l'eau dormante, tout à fait une « Venise d'Asie ».

Il nous est impossible, tandis que notre barque nous emmène dans l'inextricable dédale des petits canaux enfouis dans Tombre des maisons étroitement serrées, de ne pas évoquer les « canaletti » vénitiens, et la Jhelum c'est le Grand Canal, mais avec du courant, et un formidable courant.

Par exemple, nous sommes loin des radieux palais qui bordent cette voie fameuse : sur les deux rives du fleuve s'élèvent de hautes digues construites en énormes blocs de porphyre qui, naguère, n'ont pas dû manquer de majesté; mais le temps a fait son œuvre, et, comme dans toute

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