LES QUAIS DE LA JHELUM
celte Inde de si apathique philosophie, les hommes la lui ont laissé faire. Des pans entiers de murailles se sont écroulés dans le fleuve, la poussée furieuse des grandes crues, fréquentes et terribles au moment de la fonte des neiges, a démantelé en maint endroit la massive construction, les tremblements de terre, qui, paraît-il, ne sont pas rares en ce pays, ont achevé la dislocation, et, sur les cinq longs kilomètres de leur développement, les quais de la Jhelum offrent un très parfait spectacle d'incurie et de désolation.
Mais que cet extrême désordre est donc pittoresque 1 II en est souvent ainsi, et Boileau vous Ta dit avant moi; d'autant plus que ces quais si furieusement irréguliers supportent toute une indéfinie série de constructions passionnément curieuses.
Tout est en bois, naturellement : dans les immenses forêts qui tapissent les flancs des montagnes voisines, il n'en va pas de même qu'en nos bois domaniaux, les sapins ne sont pas étiquetés, chaque arbre n'est pas doté d'un numéro d'ordre et, pour se procurer des matériaux de construction, il n'y a qu'à se donner la peine de les prendre.
Et cela ajoute singulièrement à l'impression de « déjà vu » qui nous attendait ici ; tous les pays de montagnes se ressemblent plus ou moins ; ce ne sont pas quelques mille pieds de plus qui donnent
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aux pics Ihibélains un aspect bien difTérent de celui de nos hautes cimes alpines : les planches débitées dans un sapin de Cashmire cousinent de sini^ulièrement près avec celles que fournit un sapin de Norvège, et la forme des maisons, aplaties, basses , trapues , s'adaptant aux nécessités des mêmes rigueurs hivernales, rappelle à s'y méprendre celle des chalets de FOberland.
Pourtant, la main-d'œuvre n'est pas tout à fait au même taux, et les chalets de Grindehvald, plus gentils et proprets peut-être, sont d'ornementation inflniment moins compliquée que ceux de Srinagar.
Jusqu'ici, jusqu'en ce rude pays montagnard, séparé des régions que nous venons de quitter par cette formidable barrière qui rend les communications si rares et si difficiles et qui devrait avoir façonné en ce peuple une ame toute différente, il est vraiment étrange que nous retrouvions cette passion de minutie, cet amour du détail et de la complication, qui restent, à n'en pas douter, les traits caractéristiques de l'esthétique hindoue. Depuis les grandes poutres maîtresses formant l'ossature des maisons, jusqu'au plus infime bout de madrier de revêtement, il n'est pas un seul morceau de bois qui ne soit historié, découpé, fouillé avec la plus extravagante minutie et un souci du détail absolument déconcertant.
LES MAISONS DE SlllNAGAR. 307
Les fenêtres, qui s'avancent au-dessus de l'eau en balcons saillants et surplombants, et dont les formes rappellent les moucharabis du Caire, sont constituées d'une série de volets ajourés en aérienne dentelle, et les découpures du bois sont tourmentées à l'excès, les dessins follement capricieux et incertains. Sur quelques-unes le décorateur s'est livré à une débauche de peinturlurage; or vous savez qu'en ce pays on ne craint pas les couleurs éclatantes; naturelles et presque harmoniques dans la flamme du soleil tropical et sous le bleu violent du ciel qui rayonne au-dessus des plaines du Nizam ou du Carnatic, elles détonneraient singulièrement en ces montagnes, où un chmat plus tempéré veut plus de demi-teintes; heureusement les rigueurs mêmes de ce climat et les intempéries ont fait leur bienfaisant office, la violence des coloris s'est atténuée, les crudités de tons se sont peu à peu fondues et diluées, et, encore que tous ces coloriages donnent aux maisonnettes quelque enfantin imprévu de gentils joujoux, l'ensemble demeure chatoyant à souhait et très caressant à l'œil.
La seule maison en pierre de tout Srinagar est le palais du maharajah : voilà un prince bien mal
inspiré de n'avoir pas voulu faire comme le commun de ses sujets; son immense bâtisse a dû lui coûter bien de l'argent, c'est de Fargent jeté à la Jhelum.
L'appareil des soubassements, en pierres de taille colossales, avec un fruit très prononcé et dont la robustesse défie les plus furieux assauts du fleuve, ne manque pas d'une certaine majesté sévère; mais là-dessus on a juché une construction bizarrement composite et décousue, — une vraie horreur!
L'architecte, un Cashmirien, paraît-il, a dû faire un voyage en Europe, il a dû admirer la colonnade du Louvre, il a fait tous ses efforts pour l'imiter.... « Ne forçons point notre talent... », l'imitation est piteuse. Jamais je n'ai si bien compris combien l'on pouvait, sans déraison ni blasphème, apporter des restrictions à l'enthousiasme qu'inspire l'œuvre de Perrault; c'est bien un peu mettre la charrue devant les bœufs que de jucher à un premier étage, sans rien au-dessus qu'un mince bandeau, des colonnes, c'est-à-dire des supports qui ne supportent rien, mais, quand on apporte à ce léger contresens tout l'art mesuré et harmonieux du grand siècle, le paradoxe s'atténue : il s'étale .à Srinagar dans toute son horreur, et rien n'est plus affreux que, sous cette architrave étriquée, ces