‹ Aux IndesChapitre 87 sur 120 · SHAH-HAMADAN-.MUSJID · texte numérisé non relu

SHAH-HAMADAN-.MUSJID

toujours surmontés de hautes coupoles; enfin, dans les angles, des minarets fichés en grandes chandelles dans le ciel.

Ici rien de semblable : pas de péristyle, pas de cour, pas de coupoles, pas de minarets; comme fontaine aux ablutions, une simple petite crique au bord de la Jhelum... Comment Allah trouve-t-il à se loger là dedans?

Au demeurant, le modeste édifice, pour anormal qu'il soit, n'est pas sans un certain charme de rustique simplicité : c'est une grande baraque carrée, en bois de sapin, avec de fort minutieuses gravures et de très précieux découpages; le toit, recouvert de terre et de gazon verdoyant, est tout hérissé de hautes herbes qui s'agitent aux caprices de la brise, et les quatre pans de la primitive toiture montent en pente douce vers un petit clocheton dont les formes grêles et anguleuses rappellent étrangement celles d'un clocher du lointain « chez nous ».

Il est dit qu'elle nous poursuivra décidément partout, cette impression de nostalgie, jusque dans les mosquées, voilà qui est au moins inattendu!

Il va sans dire que ce très modeste temple ne saurait suffire à tous les musulmans de la ville; Srinagar compte cent mille habitants, dont plus de quatre-vingt mille disciples du Prophète; il y a donc plusieurs autres mosquées : en consciencieux

lourisles nous allons successivement voir Mislikir- Shah, Am-Musjid, Jama-Masjid, Patar-Masjid, etc.

D'aucunes sont plus considérables que Shah- Hamadan, mais ce sont de grandes bâtisses sans intérêt, extérieurement du moins, car on nous en interdit rigoureusement l'entrée : on est, à Srinagar, aussi peu hospitalier chez Mahomet que chez Vishnou.

Au surplus, que nous importe?

Aucun de ceux qui ont eu la chance de voir Venise n'a échappé, au moins dans les premiers jours, à une très caractéristique sensation d'indolence et d'incuriosité. C'est tellement exquis de se laisser emporter au fil de l'eau, le corps abandonné dans les profonds coussins moelleux, la tète vide, les sens délicieusement apaisés, de s'emplir les yeux et l'àme des visions enchanteresses qui défilent au lent mouvement cadencé de la gondole, que l'on souhaiterait ne jamais s'arrêter, et continuer encore, continuer toujours à goûter cet incomparable enchantement de vivre, tout éveillé, dans un rêve !

Je retrouve sur la Jhelum l'impression d'indolente béatitude ressentie naguère sur le Grand Canal, et je bénis du plus profond de mon cœur ces bons mollahs, ces bons brahmes, et la sévérité de leurs consignes. Ils m'épargnent la peine de

AU FIL DE l'eau. 31 o

quitter la barquette où je suis si bien, ils empêchent le charme de s'évanouir, et, grâce à eux, je savoure jusqu'au soir le grand calme reposant d'une lente promenade paresseuse sur l'eau silencieuse et sereine.

Les jours heureux n'ont pas crhisloire.

Peu de choses à vous dire, par conséquent, sur l'emploi de mon temps depuis ma dernière lettre. Je goûte, dans toute sa plénitude, cette inappréciable sensation, que connaissent bien tous les voyageurs, de m"arrêter un instant dans mes vagabondages, de respirer, de me reposer; et comme ma flânerie a pour cadre le plus délicieux pays qui se puisse imaginer, comme la vie que je mène dans mon original logis flottant est d'un inexprimable charme d'imprévu et de nouveauté, je ne vous surprendrai pas en vous disant que je vois arriver avec terreur le moment où il faudra m'arracher à ce farniente de délices.

Notre grande occupation c'est la chasse, tout naturellement; les chasseurs de la plaine Saint-

Page 1