LA CHASSE AU CASHMIRE
Denis eux-mêmes savent que le Cashmire est le paradis de Saint-Hubert.
Mais si Ton est plus curieux de brillants a tableaux » que de belle nature, il faut savoir, ou pouvoir, choisir son moment, et ne pas faire comme nous. La nature, nous la voyons, belle au delà de tout ce que nous avions pu rêver, mais les (( tableaux « nous les aurons vus très maigres, par notre faute. Ce n'est certes pas qu'il n'y ait point de gibier en ce pays, il y en a de toute taille et de tout poil, mais nous sommes venus trop tôt, beaucoup trop tôt, et nous sommes en pleine mauvaise saison.
Nous avons un proverbe qui dit que le froid ou la faim font sortir le loup du bois; vérité en deçà de l'Himalaya, erreur au delà. Quand il fait froid, la grosse bête reste chez elle, un chez-elle fort inaccessible.
Le jour de notre arrivée, nous avions vu dans le house-boal de M. Dauvergne de magnifiques pelures d'ours géants qui nous avaient fait ouvrir de grands yeux, et, tout pauvre petit chasseur d'occasion que je sois, je m'étais senti mordu d'une furieuse envie de ne pas quitter le Cashmire sans rapporter quelqu'une de ces peu banales descentes de lit.
Mais il fait encore bien froid, mais la neige drape
encore les montagnes depuis les cimes jusqu'au fond des vallées, et les ours, pauvres bêtes,... ont des engelures : ils craignent d'exposer leur délicat épidémie (qui diable l'eût cru si tendre!; aux morsures de la gelée, ne sortent jamais de leurs tanières et, en attendant philosophiquement la fonte des neiges, passent leur temps à se lécher leurs pauvres grosses pattes saignantes. Il ne fait pas bon aller les déranger en cette occupation, car ce vilain bobo leur fait le caractère plus grognon que jamais; ce n'est déjà pas une mince affaire que de grimper jusqu'aux altitudes où ces douillets animaux ont élu domicile, mais, une fois là-haut, comme il n'est, paraît-il, pas d'exemple qu'un ours ait consenti à quitter son trou tant qu'il reste un peu de neige aux abords, il faut encore se résoudre à pénétrer chez lui, et, dame, on risque gros et l'on joue un très vilain jeu que l'expérimenté M. Dauvergne nous déconseille très formellement.
Léchez-vous donc les pattes en toute tranquillité, ours trop casaniers; les balles de nos rifles ne vous feront pas plus de mal qu'elles n'en firent naguère aux tigres trop vagabonds des jungles du Nizam!
Il y a bien encore des cerfs, mais, par un singulier contraste, ils aiment la neige autant que les ours la redoutent, ils ne quittent guère les hauteurs, à peu près inaccessibles en cette saison, et ne des-