LES MAISONS DE CAMPAGNE DU MAHARAJAH
diversité dans une des choses les plus monotones qu'il y ait au monde, fallait-il pas venir en Cashmire pour trouver pareil miracle!
La plus considérable de ces « Folies » , pour parler comme un financier du dernier siècle, a nom « Nishat-Bagh » ; le personnel a transporté ses pénates dans la plaine, nous avons droit d'entrée. Je comprends l'abandon momentané du lieu : ce n'est pas une habitation pour la saison présente, les murs sont ajourés de telle sorte que l'air circule partout; les murs sont sculptés en délicieuses arabesques, les coloris les plus imprévus s'y marient de la plus heureuse manière, mais... trop de vents coulis!
Au temps des beaux jours je ne plains pas les heureuses captives du Nishat-Bagh ; leur prison est charmante, adossée aux pentes verdoyantes d'une puissante montagne qui domine l'immense étendue bleue des lacs d'Astawohl, enfouie dans Tombre profonde des chênes et des hêtres géants. Un peu plus loin, Shalimar-Bagh.
Au bord même de l'eau, le pied dans les roseaux et les lotus, le bâtiment du zenana étage ses terrasses, de sveltesse un peu grêle, mais infiniment gracieuses . Au milieu d'une cour carrée, tout embaumée de roses et de géraniums multicolores, chante doucement la plainte du jet d'eau qui
s'épanche dans une vasque de marbre blanc, et, autour de l'enceinte lleurie, courent, sur deux étages superposés, les galeries qui servent de logement aux femmes. Elles sont closes de parois en bois découpé, au treillis infiniment serré, impénétrable aux regards; par extraordinaire, les peintres de Sa Hautesse ont laissé leurs pinceaux en repos, et les boiseries, demeurées à nu, ont pris des tons assombris qui, dans le vaste silence du logis abandonné, prêtent à la suavité un peu mélancolique du lieu je ne sais quel aspect de cloître, très inattendu, cadrant si peu avec une si profane destination !
Au delà de ce bâtiment, qui sert en quelque sorte de péristyle, se déroule une noble avenue de platanes encadrant de larges bassins où courent des eaux claires; le terrain monte doucement jusqu'au pied des grands escarpements qui dominent les jardins du palais, et les bassins s'étagent en niveaux successifs, avec, à chaque ressaut, de fines constructions en marbre du pied desquelles s'échappe gaiement l'écume des blanches cascatelles. De tous côtés, en un pittoresque désordre, émergent des jets d'eau.
Pendez-vous, adroits décorateurs qui nous truquiez naguère l'esplanade du Champ de Mars pour la défunte exposition de 1889 : les fontaines lumi-
LES FONTAINES LUMINEUSES. 32;i
neuses étaient inventées avant vousl II est peu vraisemblable que ce soit le Shalimar qui vous ait inspiré; toujours est-il que votre ingénieux Joujou, avant d'amuser les foules ébaubies, a charmé les longues soirées paresseuses des princesses de Cashmire.
Sur les parois des bassins sont ménagées de petites niches destinées à recevoir des lampes qui, par des jeux de miroirs et de verres colorés , envoient leurs pinceaux lumineux dans les gerbes liquides et les font étinceler dans la nuit.
Nil iwvum sub liinà!
Cependant, d'une escale à l'autre, nous ne cessons guère de faire le coup de feu : l'immense surface des flots qui nous portent est littéralement noire de gibier aquatique; des hérons, des canards, des bécassines, des grandes oies sauvages, sont là, tout autour de nous, à foison,... à distance respectueuse aussi, et ne se laissant guère plus approcher que perdreaux en Sologne. Il faut ruser, il faut nous étendre tout du long sur l'avant du bateau, dissimulés derrière un épais écran de roseaux fichés dans le bastingage, tandis que nos bateliers accroupis au fond de la barque la font insensible-
ment progresser par de lents mouvemenls silencieux de leurs godilles.
Et, au sein de cette radieuse nature, dans Tincomparable cadre des hautes cimes neigeuses, sous ce ciel d'un bleu immaculé, dans ce grand silence de toutes choses, je ne sais quel indicible charme nous saisit si bien que... nous ne tardons pas à oublier très parfaitement que nous avons un fusil dans les mains, et que, si d'aventure nous parvenons à nous ressaisir... trop tard, le gibier est loin! En face de si magnifiques spectacles Ton devient forcément poète peu ou prou : un poète ne sera jamais qu'un bien fâcheux chasseur !
Il y a tant de gibier pourtant que, malgré tout, nous rentrons le soir avec un très respectable bulin,... trop peu varié, par exemple!
Du canard, encore du canard, toujours du canard 1 Le premier jour, passait encore : notre modeste ordinaire s'en améliorait un peu, et c'était autant de plus à mettre dans la sauce du curry; mais cela ne faisait jamais qu'une manière d'accommoder notre gibier. Le faire rôtir? Il n'y faut point songer; notre maître-queux ignore ce que c'est qu'une broche, et les essais de grillade qu'il a tentés n'ont guère réussi qu'à nous présenter d'informes débris empestant la fumée et durs comme des cailloux. L'accommoder avec des navets? Régal
TROP DE canard! 327
des Dieux I mais le marché de Srinagar ne fournit point de navets. C'est bien fini, je ne veux plus voir de canard de ma vie !
Le dîner est donc plutôt médiocre; ce qui le suit vaut mieux.
Chaque soir, en effet, tandis que, assis auprès d'un poêle ronflant, nous allumons nos pipes et savourons nos impressions du jour,... on nous amène des danseuses. « Gazons! » direz-vous? Je vous demande bien pardon, il n"y a rien à gazer du tout, et nous sommes les jeunes gens les plus convenables du monde. Ce sont des danseuses, elles dansent, rien de plus!
Mais quelle danse, et quelles danseuses!
Drapées dans des costumes étincelants, surchargées de plusieurs épaisseurs d'étoffes plus somptueuses les unes que les autres, parmi lesquelles nous retrouvons toutes les scintillantes merveilles que nous vîmes au Chandni Chauk de Delhi ou dans le bazar d'Agra, elles sont là, cinq ou six, d'une noblesse et d'une beauté de lignes incomparables.
Plus rien ne rappelle, en ces admirables statues vivantes, les diverses races, de grâce bien délicate
.328 Al'X INDES.
pourtant et de bien fine mièvrerie, qui nous charmaient naguère. Ce ne sont plus les mignonnes et sveltes poupées de bronze dont, si souvent, à Madras, à Bangalore, à Delhi, nous nous plûmes à contempler les joliesses menues et la grâce alanguie ; les femmes de Cashmire sont des types de beauté sereine et puissante; leur taille élevée, la majesté naturelle de leurs attitudes, la blancheur de leur teint, la classique régularité de leurs traits, tout un air de noblesse innée, en font autant de modèles dont la reproduction ne déparerait pas les galeries du Vatican, ni la salle des Antiques du Louvre; et, à les contempler, nous avons, plus poignante que jamais, l'impression que nous sommes bien là, au pied du vieil Himalaya, en face des idéaux types originels, au berceau même de nos races aryennes.
Leur danse est, comme elles-mêmes, de beauté noble et grave. Deux musiciens assis sur leurs talons, dans un coin de la pièce, accordent leurs cithares, puis, d'un insensible et très rapide frôlement de leurs doigts sur les cordes, entonnent une lente psalmodie, au rythme mal saisissable, au timbre mineur, dont l'étrangeté un peu triste a vite fait de prendre nos nerfs et de nous plonger dans l'engourdissement d'une sorte de demi-sommeil, vague et très doux.