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LES DANSEUSES DE CASHMIRE

Et lentement, insensiblement, la danse commence

Est-ce bien une danse? Bien plutôt une succession d'attitudes, de groupements; et les attitudes sont magnifiquement sculpturales , les groupements pleinement harmonieux. La magie des costumes et des pierreries ajoute à la parfaite beauté du spectacle : c'est comme cela qu'il faut les voir, ces étoffes somptueuses, ces soieries rutilantes, lamées d"or éclatant, stellées d'argent, semées de gemmes, dans les enroulements et les déroulements lents de ces pas mollement voluptueux, dans la magnificence de lignes des draperies, encadrant la majesté des gestes et la splendeur des attitudes.

Les heures passent vite , le charme est tel que je ne les sens pas s'envoler, et que je me complais étrangement en cette subtile et vague béatitude qui m'a tout envahi et comme lentement enivré.

Je crois bien avoir blasphémé naguère et n'avoir pas goûté l'enchantement d'un tel spectacle de Beauté. Pourquoi donc? Les bayadères de Trichinopoly ou de Jeypore étaient sans doute de grâce bien menue auprès de ces superbes Cashmiriennes,... mais il y a une autre, une meilleure raison : voilà deux mois de cela, les temps sont

changés, et je ne suis peut-être plus tout à l'ait le même; l'influence des milieux s'est lentement affirmée, de nouvelles formes de la Beauté m'ont été révélées,... tout cela m'aurait-il donc façonné une âme nouvelle? serais-je devenu, sans m'en douter, un parfait Oriental?

28 mars.

Décidément, je n ai pas de chance I ou jai trop de chance, à votre gré.

Je n'ai jamais pu être, de près, spectateur d'un beau sinistre. Il est entendu qu'on dit un « beau » sinistre comme on dit une belle gelée , un bel enterrement ou une belle fluxion de poitrine. Merci bien, comme dit l'autre, de ces beautés-là 1

J'ai passé sur les lieux mêmes de la catastrophe de Saint-Mandé une heure avant le moment intéressant; j'ai failli (qui est-ce qui n'a pas failli?) avoir un fauteuil à TOpéra-Comique le jour de lincendie ; je me promenais sur la rive droite de la Seine tandis que le cyclone de Mlle Couesdon se promenait sur la rive gauche.... Non, décidément, je n'ai pas de chance.

Et la guigne me poursuit jusqu'à Srinagar! C'est un peu forti

Hier soir, au moment où le bateau qui devait ramener chez elles nos belles danseuses recevait son précieux chargement, j'avais pu constater que le temps, si constamment beau jusque-là, s'était gâté : le ciel assombri roulait de lourdes nuées noires, le vent soufflait violemment, les flots de la Jhelum semblaient d'une impétuosité plus efî'rayante que d'habitude, tout faisait présager une mauvaise nuit. Et, de fait, la nuit a été piteuse : tous les éléments déchaînés, bourrasques, tourbillons, rafales, rien na manqué; mais, confiant en la solidité des amarres, quand j'entendais le grondement du flot redoubler de fureur, sachant bien, quand les cinglements de pluie ou de grêle augmentaient de rage, que la solidité de notre logis flottant était à toute épreuve, j'ai mis philosophiquement en pratique le Suave mari magno et je m'éveille ce matin ayant dormi mieux que jamais.

Or j'ai manqué l'un des plus curieux spectacles du monde, un tremblement de terre tout simplement. Maudite philosophie! malencontreux sommeil! idée déplorable d'avoir été nous loger dans un bateau, juste le seul mode d'habitation où l'on puisse ne pas s'apercevoir d'un tel cataclysme!

Vers deux heures du malin, deux secousses, se succédant à quelques minutes d'intervalle et durant chacune un temps fort appréciable, ont,

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