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UN TREMBLEMENT DE TERRE

paraît-il, parcouru la vallée. C'est notre boy, Viegas, par hasard éveillé, le chançard, au bon moment, qui nous dit l'aventure; nous pouvons l'en croire sur parole, le digne homme n'a pas l'imagination trop tarasconnaise.

Au surplus, un tremblement de terre ne va pas sans laisser quelques traces sur son passage : deux ou trois baraques de Srinagar ont été jetées bas, quelques autres ont été violemment éprouvées et menacent ruine. Ce sont de très authentiques témoins de la véracité de Viegas. Allons les voir.

Le temps est affreux ce matin ; la pluie fouette dru nos visages âprement mordus par la bise; les flots de la Jhelum, sous le ciel endeuillé, ont pris des tons gris, sales, affreusement tristes; l'intensité du formidable courant semble plus Acrtigineuse que jamais : la promenade est maussade, le but ne Test guère moins.

Pauvres maisons, si coquettes, hier encore, dans le joli manteau de vos fines boiseries et de vos précieux et contournés découpages, que reste-t-il de vous? D'informes amas de planches brisées et disjointes , des façades tout éventrées , quelques poutres demeurées debout et fichées mélancoliquement dans le ciel; une profonde impression de désolation, s'accroissant encore à la vue des rares fragments demeurés intacts, tels que cette fenêtre

accrochée à un mince pan de muraille que le sinistre a respecté, se penchant en moucharabi sur le fleuve, tout ajourée d'exquis découpages, plus triste ainsi, en son aspect de joli jouet enfantin ironiquement oublié dans le grand désastre d'alentour.

Voilà donc qui est médiocrement gai; vous imaginez nécessairement, pour compléter le tableau, toute une multitude accourue, de grandes clameurs, des scènes déchirantes, des sanglots et des lamentations sans fin.... Détrompez-vous : rien de tout cela. Aux abords des maisons eff*ondrées, personne; quant aux pauvres diables si vilainement jetés à la rue, ils sont placidement assis sur les ruines de leurs logis, ils ont retiré des décombres tout ce qu'ils ont pu et font, comme si de rien n'était, bouillir de substantielles potées de Tiz pour se remettre de leurs émotions.

Je sais bien que, par un hasard providentiel, le sinistre n'a fait aucune victime et que les maisons seules ont pati; je sais aussi que les tremblements de terre sont relativement fréquents en ce pays, et que l'Himalaya, la vieille carcasse de notre globe, a coutume de se secouer ainsi de temps à autre; n'importe! il me semble que si pareille mésaventure nous était échue, nous penserions, vous et moi, à toute autre chose qu'à déjeuner! C'est que

FATALISME HINDOU. 33b

nous n'avons point cette admirable philosophie orientale dont rien encore ne m'avait donné un si frappant exemple; vous savez tous jusqu'où peut aller le fatahsme musulman ; que dites-vous du fatalisme hindou ?

Cependant, la durée que nous avions primitivement assignée à notre séjour en Cashmire est, depuis plusieurs jours déjà, dépassée; nous nous trouvions si bien ici I Le mauvais temps venu, les hauts sommets noyés dans l'épaisseur des brumes, nos chers lacs tout endeuillés et tristes sous un ciel inclément, plus rien ne nous retient, le charme est rompu; nous ordonnons le départ, nous congédions notre personnel, et nous disons adieu au house-boat oi^i nous avons passé de si douces heures.

Mais, avant de grimper dans la tonga qui va nous emmener, il faut que je répare un gros oubli et que je vous dise un mot des marchands et des bazars de Srinagar. Nous y passâmes de si nombreux et si bons instants que ne rien en dire serait vraiment trop peu.

Si j'ai un conseil à donner aux touristes que leur heureuse chance amènera en Cashmire, c'est de se

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défier, comme de la peste, des commerçants de Srinagar; ces braves gens font toute sorte de métiers , vendent toute espèce de choses, mais, mieux qu'aucun teneur d'auberge de la noble Helvélie, ils s'entendent à plumer le voyageur.

Ils ont tous, sur leurs modestes échoppes, de fort ambitieuses enseignes : voici Summud-Shah qui s'intitule « Shawl-Merchant », Bahar-Shah qui vend« Silkand Embroideries », Habib-Jew « Jewel- 1er », Hamadan « Gold-Silver-Coppersmith », et tant d'autres ; mais à aucun d'entre eux une seule profession ne suffit : à leur état de tailleurs, marchands de châles, joailliers, etc., ils joignent, tous sans exception, celui de banquier. Et ils ont une façon toute particulière de comprendre la banque.

Spéculant sur ce que la monnaie indienne a difficilement cours en Cashmire, sur ce que celle du maharajah est aussi facile à trouver qu'une pièce d'or ou d'argent dans l'Italie de M. Crispi, ils s'offrent, le plus obligeamment du monde, à pourvoir à tous les besoins des voyageurs tombés entre leurs griffes, moyennant que ceux-ci veuillent bien déposer leurs bourses entre lesdites griffes.

Ils promettent, ils attestent, ils écrivent môme sur de très officiels reçus, qu'à la fin du séjour le

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