‹ Aux IndesChapitre 95 sur 120 · LES CHÂLES DE CASHMIRE · texte numérisé non relu

LES CHÂLES DE CASHMIRE

reviendra peut-être un jour, c'est une radoteuse qui ne craint pas de se redire, et puis ce sont, à tout prendre, de fort admirables choses. Quelle richesse et quelle pureté de lignes dans les dessins I Quelle miraculeuse finesse dans les broderies! Quel heureux choix dans les coloris si harmonieusement fondus I

Ce sont de vrais artistes que tous ces brodeurs, et comme leur installation est pittoresque! Accroupis sur leurs talons, « à quatre genoux », comme on dit ici , entassés dans les recoins sombres d'échoppes misérables, dans la boue et la saleté, ils puisent, dans tout un arsenal de corbeilles rangées autour d'eux, les soies et les laines chatoyantes qui vont composer leur chef-d'œuvre. Silencieux et graves comme des musulmans en prière, sans un mot, sans un chgnement de paupière, sans d'autre geste que les mouvements menus, saccadés, automatiques, qu'exige leur travail, ils sont à l'œuvre du lever au coucher du soleil, et rien n'est plus curieux que d'observer leur patiente besogne. Patiente et minutieuse à l'excès, car il faut plusieurs mois pour faire un châle; peu rémunératrice aussi, car le prix, naguère élevé, des cachemires, est dérisoirement tombé depuis qu'ils ont cessé de figurer dans les corbeilles de noces parisiennes.

Mais la main-d'œuvre ici est à un taux invrai-

semblable. Je m'étonnais jadis, en Egypte, de la modicité des salaires alloués aux fellahs, et je ne comprenais pas très bien comment Ton pouvait vivre avec cinq sous par jour; dans cette Inde étonnante l'on vit avec moins encore,... quand pourtant on ne meurt pas de faim, ce qui arrive parfois, il faut bien le dire, et rien n'est plus éloquent à cet égard que les émouvantes statistiques que publient en ce moment même, sous la rubrique c( Famine »,tous les journaux de la péninsule.

La famine cependant n'a pas atteint les régions montagneuses, et, à Srinagar, l'on vit de peu, mais l'on vit.

Les tailleurs ne sont guère mieux payés que les brodeurs : l'on trouve ici des étoffes, un peu grossières peut-être, mais épaisses, solides, chaudes, en somme très confortables et rappelant, par leur texture et leurs dessins , les tissus écossais. Ma garde-robe étant mal outillée en vue des froids assez rigoureux qu'il m'a fallu subir ici, j'avais entrepris de la remonter et d'un coup m'étais commandé quatre u complets » ;... que ma famille ne songe pas à me faire interdire, je ne me suis pas ruiné. Le costume.

Page 1