TAILLEURS ET ARGENTIERS
comprenant : veste, gilet, culotte, cape et leggins, me revient à 10 roupies, soit environ seize francs! Je sais bien que la coupe n'est pas d'une irréprochable élégance, que Fétoffe est un peu rude et que j'ai l'illusion, quand je prends un siège, de m'asseoir dans un cent' d'épingles.... N'importe, voilà des prix auxquels les tailleurs de la rue Auber ou de Piccadilly ne nous ont point habitués.
Tout aussi raisonnables sont les argentiers, et plus originaux dans leur manière de régler leurs comptes. Une fois nos achats choisis, nous les mettions pêle-mêle dans le plateau d'une balance, dans l'autre plateau nous empilions des roupies jusqu'à horizontalité du fléau ; pour qu'il n'y eût pas de tricherie possible, nous opérions par retournement; le marchand empochait les roupies, nous empochions les bibelots, et voilà le marché fait. Certes je ne prétends pas qu'un argent à si bon marché fût à un titre bien élevé, mais, à acheter de l'argent, nature et main-d'œuvre, « au poids », comme des carottes et des navets, il ne faut pas se montrer trop difficile; sans compter que la maind'œuvre est rien moins que négligeable : il ne faut
assurément rien demander de fini, les dessins demeurent incertains, les repoussés sont à peine dégrossis; mais, si les détails sont peu soignés, ils sont du moins multipliés à profusion, et l'orfèvre de Srinagar a une imagination et une esthétique tout aussi complexes que Tarchitecte de Madura ouïe sculpteur d'Ellora. Il en est décidément ainsi d'un bout à Tautre deTInde; à tous les arts, à tous les métiers, s'affirment, comme traits communs, cet incompréhensible amour du petit, cette inutile recherche du détail, cette absence d'idées maîtresses, ou, tout au moins, cette incertitude de plan d'ensemble, qui demeurent si étrangement déconcertants et inexplicables pour un cerveau d'Européen.
Moins choquantes deviennent cette excessive recherche et cette minutie chez d'autres artisans, qui, ceux-là, font de bien ravissantes choses, les menuisiers et les sculpteurs sur bois. Je vous ai dit quel enchantement c'était que cette ville de Srinagar, tout entière bâtie en bois, avec ses maisons aux jolis bariolages, ses incrustations, ses arabesques, ses découpures, fines et légères comme des dentelles. Il est difficile d'emporter une maison,
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car, malgré leur aspect mignon de logis de poupées, les chalets de Srinagar. bien jolis joujoux, seraient quelque peu encombrants. Heureusement, il est d'autres spécimens du savoir-faire de ces très précieux artisans; dans leurs ateliers Ton n'a guère que l'embarras du choix, et nous pûmes y faire une inestimable cueillette de charmants souvenirs : tables, étagères, paravents, cadres, etc.
J'en aurai fini avec les u spécialités » de Srinagar quand j'aurai mentionné un dernier article, dont le nom vous intriguera sans doute, comme il m'a longtemps intrigué moi-même : le « Popamachi » I C'est une sorte de pâte de papier durci, avec laquelle Ton fabrique divers bibelots, des coffrets, des vases, des cadres, ornés de jolies enluminures et vraiment charmants dans la fraîcheur de la nouveauté. Malheureusement ce sont des déjeuners de soleil ; Tair et l'humidité ont vite fait d'effacer les délicats coloris, l'usage les rend tout aussitôt ternes et sales.
Maintenant, que signifie « Popamachi »? Papiermâché, paraît-il,... la chose et le nom sont d'importation française, et j'avoue ne pas être médiocrement étonné de la constatation.
Ce n'est d'ailleurs pas la première de ce genre, et je me souviens qu'en Hyderabad nos shikaris désignaient leurs munitions sous le nom, prononcé
sans déformation celui-là, de « cartouches ». La langue hindouslanie a pris son bien où elle le trouvait, et Ton est tout surpris d'y rencontrer ainsi des vocables à tournure française.
Quelques acres de terrain disséminées çà et là dans rimmense péninsule, quelques mots français perdus dans l'idiome hindoustani, voilà tout ce qui reste de Fœuvre des Dupleix et des Bussy. C'est peu ; c'est pourtant mieux que rien!
29 mars.
Rien n'est bete en voyage, dit la sagesse des nations, comme de prendre deux fois le même chemin et de faire, au retour, la même route qu'à l'aller.
En cela, comme en bien d'autres aphorismes du même genre, la sagesse des nations pourrait ne pas être infaillible;... je sais des esprits non seulement éclairés et affinés, mais même essentiellement curieux et avides de nouveauté, qui ne craignent pas de suivre une ornière déjà suivie, qui prétendent peut-être même avoir, plus l'ornière est profonde, plus de chance d'y rencontrer quelque objet singulier et rare qui, au « voir », préfèrent le « revoir )>.
Si donc le bungalow de Baramula, qui fut la dernière étape de ma route d'aller, se trouve être ce soir la première de ma route de retour, ne me jetez pas la pierre et rangez-moi, s'il vous plaît, au
nombre des esprits distingues dont il vient d'être question;... il faut toujours trouver de bonnes raisons à ce qu'on fait!
J'avais bien songé pourtant à percer vers d'autres directions le cadre montagneux qui enserre la vallée de Srinagar et à m'en aller, vers le sud, gagner, soit Jammu et Sialkot par Punch et Shikarpur, soit Nowshera et Gujrat par la route du Pangal. Malheureusement la route de Sialkot, infiniment plus sommaire que tout ce que vous pouvez imaginer, se contente, sur une bonne partie de son parcours, d'emprunter, sans plus, ce que la Jhelum veut bien découvrir de son lit : en saison de fonte des neiges, la Jhelum ne veut pas beaucoup, et voilà la direction de Sialkot fermée. Quant à la route de (iujrat, elle atteint, au Pir Pangal, la coquette altitude de douze mille pieds, où la fonte des neiges n'est point encore parvenue, elle qui, nous gênant tant vers Sialkot, nous eût tant servis vers Gujrat... Mon Dieu, que ces climats montagneux sont donc capricieux et décevants!
Pour toutes ces raisons me voilà donc condamné à refaire la route de Murree, un pis aller dont je ne m'accommoderai sans doute pas trop mal.
30 mars.
Je ne vous décrirai point à nouveau les enchantements de cette merveilleuse vallée de la Jhelum; je ne me lasse point de les revoir, peut-être vous lasseriez-vous de les relire. Le décor est resté le même, moins rude peut-être et plus printanier, le blanc manteau des neiges s'est un peu retiré vers les cimes et descend moins bas sur les pentes, les prés qu'il a découverts sont d'une éclatante verdure, et les fleurettes, les incomparables fleurettes montagnardes, si nettes de couleurs, si simples de formes, si prodigieusement variées et si uniformément charmantes, éclosent de toute part, répandant en lair léger des parfums discrets et mettant au cœur un intime contentement et une douce joie de vivre.
Cette journée fut celle des rencontres.
Tout dabord, dès le réveil, devant la porte même du bungalow de Baramula, une bande de loups, attirée sans doute par un fumet de chair d'Européen inaccoutumé, ou tout au moins oublié depuis la saison dernière. Sauter sur les fusils fut pour nous raffaire d'une minute; s'apercevoir du mouvement et se mettre à bonne distance fut pour les loups celle d'une seconde ; je ne vous rapporterai donc même pas une malheureuse peau de loup ; me voilà loin de compte avec mes rêves d'antan, où fourrures de tigres, de panthères et d'ours s'amoncelaient, comme rôtis et victuailles aux noces de Gamache.
Ce dont je me consolerai moins encore, c'est de n'avoir pu mieux tirer parti de ma seconde rencontre : vers dix heures du matin, dans un étroit resserrement de la vallée, le contour d'une arête de rocher démasque brusquement un monstrueux vautour posé en plein milieu du chemin. La magnifique bête! d'un plumage blanc immaculé, dune taille gigantesque, elle a le cou dénudé et la
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tète moins hideuse que les répugnants congénères que nous avons l'habitude de voir; autant ceux-ci semblent malpropres et laids, autant le superbe animal a Tallure noble et vraiment belle. En nous apercevant il abandonne la carcasse de singe qui lui servait de déjeuner et, prenant tout son temps, nonchalamment, majestueusement, il ouvre ses ailes immenses, d'une envergure d'au moins 2 mètres (et pas des mètres de Tarascon, vous savez bien!), il s'enlève et nous laisse tout penauds sur le chemin. .Je lai bien salué comme il convenait, mais le fusil ad hoc était resté dans la voiture (quand on a deux fusils, c'est toujours celui qui ne convient pas qui vous tombe sous la main); j'ai donc vidé en Thonneur du bel oiseau le magasin de mon Winchester-rifle, mais chacun sait qu'avec ces joujoux-là l'on manque une meule de foin à trente mètres ; « zuze un peu » quand il s'agit d'un vautour... et qui vole, encore!
Troisième rencontre, pas beaucoup plus gaie, plus fertile cependant en résultats... philosophiques et inattendus.
Vers le midi, nous croisons un groupe nombreux, une vraie caravane de gens armés jusqu'aux
dents et clicminant tous pédestrcmont, sauf un, le plus richement habillé de tous, de la plus fière mine, et montant un cheval de coquet harnachement et d'élégante allure. Tout naturellement nous pensons que c'est le chef de la bande, quand, en nous approchant, nous nous apercevons que, seul, il n'est point armé, que ses mains sont enchaînées et que les jambes de sa monture sont entravées; c'est un prisonnier, un prisonnier qui a meilleure tournure que ses gardiens;... cela arrive quelquefois, dit-on, ailleurs qu'au Cashmire.
La tournure est même si dégagée, les traits de l'homme sont si fins et si soignés, ses vêtements si singulièrement coquets, il a vraiment si haute mine que nous pensons bien ne pas avoir affaire à quelque vulgaire bandit, que nous distribuons quelques roupies à l'escorte, enchantée de l'aubaine, et que nous obtenons la faveur d'interviewer le mystérieux captif.
« Où vas-tu donc ainsi, pauvre homme?
— A Srinagar, Sab.
— Et qu'y faire?
— M'y faire pendre, SabI
— Fichtre! qu'as-tu donc fait?
— J'ai tué deux hommes.
— Deux hommes? comme tu y vas! Pourquoi?
— Voilà : j'habite un village là-haut dans la
montagne et j'étais, au commencement de la dernière lune, descendu à Garhi ; le mauvais temps me força dy rester plus que je ne devais ; quand je remontai, l'on riait de moi là-haut, Sab, et j'appris que ma femme, la chienne, avait, toute une nuit, dansé nue devant deux de mes voisins; j'ai tué les deux hommes : on ne rit plus de moi.
— Mais on va te pendre....
— J'ai tué, on va me tuer, c'est juste.
— Mais pourquoi ces deux hommes et pourquoi pas ta femme?
— Quand ta chienne fait quelque sottise, Sab, est-ce que tu la tues? La femme est moins qu'une chienne, elle ne vaut même pas le bâton.
— Prends ces deux roupies, pauvre homme.
— Qu'en ferais-je, Sab? Je n'ai plus faim ni soif maintenant.
— Prends du moins ce tabac, et adieu; prie pour nous.
— Merci, Sab; adieu, qu'Allah vous protège. » Encore que toute cette conversation ait eu pour
intermédiaire obligé notre boy Viegas, je puis vous en garantir la stricte authenticité. Que pensezvous de l'aventure, et avais-je raison de vous dire qu'aujourd'hui devait être le jour des rencontres peu banales?
31 mars.
J'ai beau faire en voyage bon marché de mes aises, la nuit que je viens de passer a laissé dans mes reins et mes côtes de tels souvenirs multicolores et cuisants que je pense ne Toublier de ma vie. Nous sommes arrivés, quelques instants seulement après la rencontre du pauvre diable que Ton menait pendre, au bungalow de Uri, et, comme il était plein midi, comme la route était belle, le temps radieux, nos chevaux frais et dispos, nous pensions, après un lunch réconfortant, faire encore un bon nombre de milles avant de nous arrêter et avancer d'autant notre trajet de retour.
Nous avions trop vite oublié le tremblement de terre de l'autre jour.... La maudite secousse a fait descendre toute une montagne dans la vallée, la route est emportée sur une étendue considérable; il nous est formellement interdit d'aller plus loin,