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UNE MAUVAISE NUIT

nous fuit désespérément, parmi les galopades des rats, les audacieuses incursions des puces, les fracas de tonnerre des cascades et de la rivière toutes proches, les ronflements tonitruants de notre compagnon et l'abominable dureté de nos couches improvisées. Quelle nuit, mon Dieul

A aucun prix nous ne voudrions en passer une seconde dans ces conditions : de plus nous nous sommes un peu endormis dans les délices de Srinagar, Capoue d'Asie ; nous sommes en retard sur les prévisions de notre itinéraire : le bateau qui doit me ramener vers la douce France quitte Calcutta le 17 avril, je n'ai plus le droit de perdre vingtquatre heures. Aux grands maux les grands remèdes, aux situations difficiles les résolutions énergiques; tout le monde nous dit ici que c'est folie d'essayer de passer, nous passerons tout de môme,... on n'est pas Marseillais pour rieni

Nous recrutons une vingtaine de montagnards qui précèdent notre tonga en courant de toute la vitesse de leurs robustes jambes, nous faisant voie libre et écartant les pierres, les troncs d'arbres, les quartiers de rocs éboulés, tous les obstacles que le tremblement de terre a fait dégringoler sur le che-

min. Vers dix heures du matin, nous arrivons près du passage scabreux, et le fait est qu'il paraît, dès Tabord, absolument inutile de tenter l'aventure. Il ne reste plus rien de la route; une immense plaie béante s'ouvre au flanc de la montagne, qui semble s'être crevée, rompue, effondrée. C'est un fouillis inextricable, un chaos terrifiant, un cataclysme de fin de monde. D'énormes blocs de rochers ont été détachés des cimes et précipités sur les pentes; les uns, profondément enfoncés dans les terres, sont demeurés comme assommés sur place, d'autres sont encore tout chancelants et menacent à tout instant de reprendre leur effroyable vol ; sur leurs arêtes déchiquetées, comme sur les toutes fraîches cassures de leurs faces, ils ont gardé des meurtrissures et des plaies vives. Partout gisent des arbres immenses, violemment arrachés, déracinés, précipités, les branches fracassées, les troncs déchirés, les racines monstrueuses se dressant, toutes tordues, vers le ciel comme des bras désespérément convulsés de Titans foudroyés. Et ce grand désordre de toutes choses évoque en l'esprit, tout secoué d'un rétrospectif frisson et comme saisi d'une terreur sacrée, avec les bonds formidables, avec les hasards et les terribles fracas des chutes, l'impénétrable et angoissant mystère des grandes forces irrésistibles, brutales, aveugles, de la Nature souveraine.

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