LA MONTAGNE QUI MARCHE
J'ai maudit, en d'autres temps, l'un peu rude simplicité de notre tonga; il me faut la bénir aujourd'hui. Ce n'est déjà point un dessein médiocrement téméraire que de franchir l'obstacle qui se dresse devant nous, cela semble une folie que de le faire passer à notre véhicule; Taventure ne peut se tenter qu'en le réduisant à sa plus simple expression, qu'en le démembrant, le démontant, et distribuant les morceaux aux auxiliaires que nous nous sommes adjoints ce matin. Nous passons une bonne heure à marteler, à dévisser, à déboulonner, improvisant des manœuvres de force et, tant bien que mal, utilisant les engins ultra-primitifs dont nous disposons. Les coolies se partagent les pièces de la tonga ainsi dépecée : l'un prend les harnais, d'autres s'emparent des bagages, celui-ci prend une roue, celui-là les brancards, cet autre la caisse de la voiture, Viegas prend les munitions, nous-mêmesportons nos fusils en bandoulière. Il n'y a que les chevaux qui restent en arrière ; il ne faut pas songer à les aventurer dans cet effrayant chaos, et nous comptons, de l'autre côté des éboulis, trouver des rechanges qu'un messager envoyé à l'avance a dû nous ramener du plus prochain relais.
Je ne vous dissimulerai point que la traversée ne s'accomplit pas sans quelque émotion, ni sans considérables fatigues : la marche est infiniment
pénible dans ces éboulis qui cèdent sous les pieds, les chutes sont fréquentes, nous n'avançons qu'avec les plus extrêmes précautions , jetant à toute minute des regards d'inquiétude, et comme de muette imploration, vers les énormes blocs tout chancelants qui semblent seulement posés dans le vol monstrueux que la moindre secousse leur ferait reprendre.
A un moment donné, fatigue et émotion redoublent : je me souviens fort nettement avoir vu, dans le trajet d'aller, à l'endroit même où nous sommes parvenus, une cascade qui se précipitait du haut des escarpements schisteux et s'engouffrait, en lourds bondissements d'écume, sous un pont que nous avons passé naguère et sur lequel il me souvient même avoir fait une longue pause et longuement admiré la naturelle majesté de la scène. Aujourd'hui, plus de route, plus de pont, plus d'escarpements,. . . plus même de cascade ; le cataclysme a tout bouleversé, et nous ne voyons plus qu'un large torrent de boue descendant, très lentement, d'un mouvement terriblement peu rassurant tout de môme, vers la rivière qui mugit et bondit dans le bas de la vallée.
Que vous dirai-je? nos coolies se sont engagés dans la fondrière sans un mouvement d'hésitation : quelques roupies les attendent de l'autre côté, et